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Turquie : débat sur le génocide arménien (5)

Du devoir de s’excuser auprès de ses propres citoyens

samedi 15 avril 2006, par Baskın Oran, Ertugrul Mavioglu, Marillac


© Turquie Européenne pour la traduction
© Radikal

Turquie Européenne publie ici une série en sept volets, consacrée au débat qui a lieu en Turquie sur la question du génocide arménien : elle suit très précisément un dossier publié dans le quotidien Radikal et monté par le journaliste Ertugrul Mavioglu selon une série d’entretiens réalisés avec des historiens et intellectuels turcs.

- Fidèle à sa ligne éditoriale, Turquie Européenne cherche ici à se faire l’écho des débats qui agitent la société turque et dont nous tenons à proposer toutes les dimensions, sans exclusive, persuadés que c’est bien dans le plein affrontement d’opinions et de positions diverses qu’une vérité peut se faire jour.


Selon le Professeur Baskin Oran, aux racines de la position négationniste officielle de la Turquie sur la question arménienne se tient tout un faisceau de cause :
- le nationalisme, l’ignorance, la peur proviennent des demandes arméniennes concernant le triangle reconnaissance-terre-indemnisation,
- les effets négatifs qu’ont laissés les attentats commis à l’encontre des diplomates turcs
- les efforts incessants de la diaspora pour comparer la Turquie au régime nazi.

Il lié également l’impossibilité de la Turquie de se confronter à son passé au réflexe de défense qu’elle aurait développé. « La Turquie ne parvient pas à affronter son passé. Parce que comme dit Halil Berktay, elle a creusé une telle tranchée durant 90 ans, qu’elle s’y est enfoncée et ne peut en ressortir. Au cours de la conférence (septembre 2005), elle s’y est effectivement confrontée ; et rien ne s’est passé (de grave). Bien au contraire, à commencer par la diaspora, tout le monde s’en mord encore les doigts », précise-t-il.

Baskin Oran est politologue et professeur de relations internationales. Interdit d’enseignement dans les années 80, une décision du Conseil d’Etat lui permet de réintégrer l’Université. Membre du Comité Consultatif des Droits de l’Homme, institution rattachée aux services du premier ministre, il se distingue en 2004 par la publication d’un rapport portant notamment sur la question sensible de la citoyenneté et des minorités en Turquie. Il est d’ailleurs, à ce titre-là, sous le coup d’une procédure judiciaire pour « insulte à la justice turque » et « incitation à la haine ».


- Quel est le sens de la déportation arménienne qui a conduit à de si graves conséquences en 1915 ?

Son sens, c’est que les Arméniens d’Anatolie ont été soumis à une nettoyage ethnique de la part de certains membres du Comité d’Union et de Progrès. Ce fut un nettoyage ethnique de nature sanglante.
Il connut deux conséquences extraordinairement antagonistes mais absolument liées l’une à l’autre (c’est d’ailleurs ce qu’on appelle dialectique)

- a- Il permit de fonder la République de Turquie.
La guerre d’indépendance fut rendue possible par, à l’Est la volonté de constituer une grande Arménie et, à l’Ouest, celle de conduire les Grecs à Izmir. Ces deux volontés sont déterminantes en cela qu’elles mènent directement au ralliement des Kurdes à Ankara. Les Kurdes se sont ralliés par peur de ce que les Arméniens ne reprennent leurs biens conformément aux stipulations du Traité de Sèvres (1919). Sans ce ralliement, Ankara, forcée de se battre sur trois fronts à la fois (l’attaque grecque, les révoltes internes et Istanbul, occupée par les Anglais), n’aurait pas pu conduire la guerre d’indépendance à son terme.

- b- Il a placé la Turquie dans une position malheureuse et difficile.
La déportation des Arméniens n’a pas manqué, en pleine guerre, de peser sur l’armée ottomane (dégarnir le front pour conduire les opérations de déportation, l’annihilation des activités artisanales, la destruction des possibilités en capital et investissement).
Puis trois calamités n’ont cessé de harceler la République de Turquie, deux internes, une externe :

1- Elle n’a pas peu contribué à l’implantation d’une forme de nationalisme autoritaire qui confine de temps à autre au racisme. Aujourd’hui, ce sont les Kurdes qui en souffrent.

2- En détruisant une population de 1,5 millions d’individus qui, dans les conditions de l’Anatolie d’alors, étaient dotés d’un niveau de développement et de civilisation avancé, la Turquie a retardé de 50 ans sa révolution industrielle.

3- Marquée du sceau de « génocide », la Turquie est devenue un jouet dans les mains des « grands » Etats. Comme par exemple, chaque novembre dans la main du Président des USA.

Comment se fait-il que la première conséquence, plutôt positive, puisse se maintenir avec la seconde négative ? C’est très simple : à cause de toutes ces années de déni.

- Pourquoi les thèses officielles en Turquie recourent telles au réflexe de nier le nombre et les dimensions de ce qui s’est passé en 1915 ?

J’ai expliqué tout cela lors de la conférence de septembre dernier. Et je compte en faire un livre :

1- L’héritage du système du Millet : ce système multiculturel était en même temps discriminatoire ; les non-musulmans comptaient pour des citoyens de seconde zone. Lorsque le nationalisme turc a commencé, même tardivement de se dessiner, la première qualité a disparu et c’est la seconde qui est remontée à la surface. L’origine historique de notre déni de la question arménienne se tient-là.

2- Le poids de l’ignorance : en Turquie, l’éducation nationaliste a caché avec grand soin les évènements de 1915. Comme certains l’ont prétendu, cela n’a aucun rapport avec le souci de « faire taire les consciences ». Sans information pourquoi la conscience parlerait-elle ?
Moi, je n’ai appris cela qu’en allant aux USA. Aujourd’hui les gens apprennnent. L’Etat lui-même est passé du « cela ne s’est jamais passé » au « il s’est passé un massacre. »

3- Le problème T : je retire ce que je viens de dire tant les Turcs se raidissent lorsqu’ils entendent la diaspora évoquer les 3 T (reconnaissance / Tanima - Terre / Toprak - indemnisation / Tazminat).
Les deux derniers empêchent l’accomplissement naturel du premier. La diaspora ne veut pas comprendre cela.

Mais qu’il me soit permis de rajouter cela : même si la diaspora elle-même a conscience de ce que la revendication territoriale est absurde, elle recourt à ce thème pour maintenir le déni de ceux qui refusent de voir les responsabilités turques dans les évènements de 1915. Or l’Arménie l’a déclaré quarante fois, et je l’ai entendu de mes propres oreilles de la bouche du ministre des Affaires étrangères d’Erevan, Vartan Öskanian : il n’y a pas de telle demande. Est-ce parmi tant de Kurdes qu’ils fonderaient un Etat minoritaire ?

4- Le fait que les attentats commis contre les diplomates turcs soient en général restés impunis : en dehors des évènements d’Esenboga (Istanbul) et d’Orly, notre corps diplomatique a perdi 34 de ses membres et connu 17 blessés. Bien sûr que ces chiffres, comparés au demi-million et plus de victimes arméniennes de 1915, sont bien peu. Mais parce qu’ils ne savaient rien des 800 000 morts de 1915, les Turcs ont réagi vivement. En outre, si vous percutez une voiture arrêtée au feu rouge, que vous êtes à 100 % en tort, et que le propriétaire de la voiture arrêtée sort et commence à hurler, vous hurlerez aussi.

5- Le terme de génocide : pour moi c’est le plus important. Parce que les Arméniens ont qualifié pendant dans décennies ces massacres de « Grande Catastrophe » (Metz Yeğern), et lorsque le terme de génocide est devenu d’un usage courant, ils s’en sont immédiatement emparés sur un plan politico-historique. Parce qu’il permettait d’associer les Turcs aux nazis et les Arméniens aux Juifs. A dire vrai, une telle comparaison est absurde. La diaspora apprécie ce terme mais il correspond également à ce qui nourrit le plus le réflexe négationniste en Turquie.

- Pourquoi la République de Turquie ne parvient-elle pas à se confronter à son passé ? Si elle s’y confrontait que se passerait-il ?

La Turquie ne parvient pas à affronter son passé. Parce que comme dit Halil Berktay, elle a creusé une telle tranchée durant 90 ans, qu’elle s’y est enfoncée et ne peut en ressortir. Au cours de la conférence (septembre 2005), elle s’y est effectivement confrontée ; et rien ne s’est passé (de grave). Bien au contraire, à commencer par la diaspora, tout le monde s’en mord encore les doigts.

- Les thèses officielles turques et arméniennes sont complètement antinomiques. A quelles méthodes peut-on recourir pour régler de tels différends ?

Aujourd’hui les Turcs cachent la réalité. Les Arméniens aussi. Chacune des deux parties avance certaines périodes et ne parle pas du reste. Tout le monde cache les périodes durant lesquelles il a tué lui-même. Avec le temps, nous échapperons à cela. Regardez, avec cette conférence, la Turquie est entrée dans un processus qui lui permettra d’en réchapper. Un tabou s’est brisé. La diaspora non plus n’est pas monolithique. Parmi eux, il en est pour considérer la question de façon objective, pour dire que pour parvenir à l’indépendande à l’instar de la Bulgarie, les révolutionnaires arméniens ont choisi de collaborer avec l’ennemi ou de recourir à la terreur. Lorsque la Turquie laissera tomber le déni, eux aussi l’abandonneront. Parce que la diaspora se nourrit de ce déni.

- Qui peut espérer tirer profit de ramener au devant de la scène la déportation de 1915 et les évènements qui ont suivi ?

Le génocide n’est un génocide que s’il est déclaré tel par une cour internationale et par ailleurs, toute responsabilité en est personnelle. La Turquie ne peut évidemment pas être condamnée à verser une indemnisation pour les massacres de 1915. Mais si une personne se présente avec, dans la main, le titre de propriété valable de son grand-père alors tu en paieras le prix en espèces sonnantes et trébuchantes. Mais nous payons d’ores et déjà un plus grand prix en maintenant le statu-quo. Quant à la terre, je l’ai dit, et les Arméniens aussi, ce n’est même pas envisageable.

- Le concept d’auto détermination interne que vous avez développé au sujet de la question kurde pourrait-il aussi servir dans le cadre d’une solution au problème arménienne ?

L’auto détermination interne, c’est connu, signifie démocratie. Au fil du processus d’adhésion à l’UE, nous apprendrons la démocratie, c’est-à-dire à accorder son droit à chacun ; l’opposition de certains à l’UE procède d’ailleurs de cela.
La solution au problème est d’ailleurs unique :
- d’abord, en fondant des relations commerciales et diplomatiques avec l’Arménie, tu amadoueras la diaspora.
- Ensuite, tu élaboreras par la négociation avec Erevan un paquet-solution : je regrette sincèrement les crimes commis pas les Unionistes ; que celui qui ait un titre de propriété se présente et j’en paierai le prix ; toi aussi tu t’engageras à mettre fin à ce différend officiellement et dans les faits. Parce que cette paix nous est nécessaire à tous les deux. En fait, la République de Turquie n’a pas à formuler des excuses ou je ne sais quoi d’autre aux Arméniens. Ce n’est pas la République de Turquie qui a commis les crimes. Mais elle doit s’exuser auprès des citoyens turcs. Pour avoir depuis tant d’années trompé son propre peuple et pour avoir entraîné le pays dans tant de calamités.

© Radikal

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