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Turquie – UE – Iran : briser les tabous ou attendre le séisme

dimanche 30 octobre 2011, par Marillac

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L’espace kurdo-arménien est au cœur des enjeux politiques et stratégiques de la Turquie actuelle. Et, avons-nous l’habitude de poursuivre ici, au cœur des enjeux politiques et stratégiques d’une UE qui relèverait le gant de la compétition globale. Or la ville de Van occupe le cœur de cet espace.
Le séisme survenu dans cette ville le week-end dernier repose la question de l’Histoire et de la catastrophe.

Avec le recul, on note combien le séisme d’Izmit en 1999 a changé la donne à la fois stratégique et politique en Turquie : stratégique puisqu’ouvrant la voie à un dialogue avec la Grèce, il ouvrait aussi la voie au processus européen de la Turquie : moins de 6 ans plus tard, Ankara entamait des négociations d’adhésion avec l’UE. Politique et social puisque ce séisme marqua l’irruption, non pas de la société civile, mais de la conscience qu’elle pouvait pallier les lacunes criantes à la fois de l’Etat et de l’armée, alors frappés de mutisme et d’inaction pendant près d’une semaine. Or inflexions stratégiques et socio-politiques sont les deux faces d’une même pièce, celle de l’émergence démocratique et politique turque de la décennie 2000.

Pas question pour autant de se lancer ici dans une série de prévisions concernant les conséquences tant stratégiques que politiques du séisme de Van. Juste de poser deux questions.

a- La territoire turc est une zone sismique de tout premier plan. L’histoire de l’Anatolie comme l’histoire républicaine de la Turquie sont ponctuées de séismes [1].
Or Ankara a aujourd’hui deux projets de centrale nucléaire, un dans la région de la mer Noire et l’autre, plus avancé, sur la côte méditerranéenne. La question qui se pose et travaille l’opinion publique est celle de savoir comment éviter la possibilité d’un autre Fukushima, face à une technologie dont on ne maîtrise pas les conséquences d’un accident. La question est aussi et surtout de savoir si l’Europe aspire à vivre avec, au-dessus de la tête, l’épée de Damoclès d’un sismo-Tchernobyl. Étant bien entendu que la droite conservatrice européenne n’aura pas la possibilité de gloser sur l’éventuelle “européanité” d’un bon vieux nuage radioactif. De fait il le sera, et radioactif, et européen.
La question ne concerne bien évidemment, ni une nation, ni une autre, mais bien le choix complet d’un régime énergétique dont l’échelle est, à terme, européenne. A l’instar du nuage, de radiations, de carbone et de méthane ; et de leurs conséquences...

b- Le territoire turc est une zone stratégique de tout premier plan, aux confins de la Méditerranée, des Balkans, de la mer Noire, du Caucase et du Moyen-Orient. Or Ankara a aujourd’hui un voisin dont l’acquisition de l’arme nucléaire n’est plus qu’une question d’années, de mois même. N’allons pas nous persuader, comme les autruches, que la tentation de l’égalisation par la dissuasion nucléaire n’a pas traversé l’esprit des élites turques. Il en va de la sécurité de la nation. Quel dirigeant politique se laisserait convaincre par les promesses du bouclier antimissiles américain ? N’y aurait-il qu’un risque infime qu’un missile nucléaire puisse franchir le parapluie US, quel dirigeant oserait le prendre, au regard de l’histoire ?

Ce qui signifie - outre le fait que certains Européens sont prêts à payer une fortune pour un machin-bouclier qui grèvera longtemps leurs budgets militaires – qu’il n’y a plus qu’une alternative :

- Soit la nucléarisation du Moyen-Orient, aux portes de l’Europe, avec tous les risques liés à la prolifération nucléaire, les coûts et les risques qu’une stratégie de la tension ferait peser sur la stabilité d’une région d’où l’UE serait stratégiquement exclue. Mais cela est certain, la Turquie signerait alors l’arrêt de mort de son processus d’adhésion à l’UE. [Songeons d’ailleurs au spectacle pitoyable des responsables européens alors en train de supplier la Turquie de renoncer à l’arme nucléaire ; puis de la menacer de mettre un terme à un processus d’adhésion qu’ils ont tout fait pour tuer. Et la Turquie de se gausser...]

- Soit l’adhésion de la Turquie au cœur stratégique de l’UE + la négociation d’un partenariat stratégique hyper-privilégié avec l’Iran, sur la base d’un renoncement à l’armement nucléaire par toutes les parties, y compris européennes.
Ce qui, à court-terme, pourrait se décliner :

  • en une relance franche des négociations avec la Turquie (continuer d’invoquer le prétexte chypriote pour mieux évacuer la question turque n’est vraiment pas du niveau requis)
  • en une association structurelle de la Turquie à la PESC (politique étrangère et de sécurité commune) européenne.
  • en un engagement européen ferme en faveur d’une réconciliation d’Erevan et d’Ankara à l’horizon 2015 (avec la compréhension de ce que cela implique en termes de discipline politique interne, soit le refus de toute satisfaction de tout intérêt communautaire, en Europe mais surtout en France...)
  • en l’offre, turco-européenne, de la tenue d’une conférence de Saadabad (Téhéran) orientée vers la signature d’un pacte de Saadabad 3 fondé sur quatre axes [dénucléarisation (civile et militaire), démocratisation, développement, stabilisation] : UE / Turquie / Iran + membres associés : Transcaucasie, Kurdes d’Irak, Irak. [Le refus du régime des pasdaran est inévitable ; le positionnement en faveur d’une alternance est capital.]

Mais vous rêvez, mon enfant !!! Certes. Mais d’un rêve issu de l’allemand Traum donnant le français trauma(tisme). Ce même trauma (de l’anéantissement monétaire) qui, en moins de deux ans, a redonné toutes ses lettres de crédit au terme autrefois honni de fédéralisme européen. La crise de l’euro couve toujours : elle nécessitera d’aller jusqu’au terme du fédéralisme. Ce qui peut être long, lointain et douloureux mais aboutira à la naissance de l’Europe politique.

Pour ce qui est de l’identité stratégique européenne, la crise nucléaire iranienne devrait suffire. Elle surviendra malheureusement trop tôt. Alors, qui pour briser le double tabou de la dissuasion nucléaire [2] et de l’adhésion turque ? Une campagne présidentielle pourrait être la période de telles audaces.
Mais là encore, la catastrophe risque de précéder une histoire par trop paresseuse.

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Notes

[1Voir, sur ce point, le travail de Caglar Akgüngör

[2Voir sur cette question le point de vue du général Norlain, dans Le Monde du 29-10-2011

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