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Ouvrir grand les portes à la Turquie

dimanche 17 octobre 2004, par Georges A. Papandréou

La Libre Belgique - 08/10/2004

Nous devrions nous sentir fiers, et non pas menacés, que certains pays, comme la Turquie, aspirent à rejoindre notre communauté de valeurs

GEORGES A. PAPANDRÉOU, Ministre grec des Affaires étrangères de 1999 à 2004.

Président du Pasok (Mouvement socialiste panhellénique)

L’Union européenne, dont les 25 membres représentent quelque 456 millions de citoyens, est la plus grosse et la plus audacieuse expérience jamais menée en gouvernance multilatérale. Construite sur les ruines laissées par la guerre, notre Union est une force de paix et de coopération dans un monde où insécurité et antagonisme ne font que croître. Maintenant, la Commission européenne accepte de s’attaquer à l’épreuve la plus audacieuse à ce jour, en reconnaissant que la Turquie est prête pour ouvrir les négociations sur son accession à l’UE.

Après l’intégration réussie de 10 nouveaux membres en mai dernier, dont huit anciens pays communistes avec des niveaux de développement économique très en dessous des siens, certains avancent que l’UE devrait s’en tenir là. Pourtant, tirer un trait sur l’élargissement serait une occasion manquée pour l’UE et un coup cruel porté à ces pays des Balkans, pour qui la perspective d’appartenance à l’Union est un stimulant important de renouvellement et d’avancement dans les réformes.

En fait, les membres post-communistes ont démontré que l’appartenance à l’UE permet au pays de surmonter ses conflits et de faire une transition douce plus rapide vers une démocratie stable et une économie de marché. Nous devrions nous sentir fiers, et non pas menacés, que certains pays aspirent à rejoindre notre communauté de valeurs. Les nouvelles frontières de l’UE ne doivent pas créer de nouvelles lignes de partage séparant les riches et les pauvres, la démocratie de la dictature, la stabilité d’un monde de conflits.

La Grèce connaît très bien la question. C’est notre foi dans l’Europe comme catalyseur de la paix et la prospérité qui nous a menés à nous réconcilier avec la Turquie et à soutenir ses aspirations européennes. Quand le Pasok alors au gouvernement lança son rapprochement politique gréco-turc lors de mon mandat comme ministre des Affaires étrangères, nos opposants politiques nous ont accusés de mettre en danger nos intérêts nationaux. Certains s’inquiétaient de la reprise des relations avec un vieil ennemi. La modification des attitudes enracinées ne se produit pas subitement : cela requiert un processus patient par étape pour le rétablissement de la confiance, depuis la base citoyenne jusqu’aux sommets du pouvoir politique.

Cinq ans plus tard, les résultats atteints parlent d’eux-mêmes. La Grèce et la Turquie ont signé des dizaines d’accords mutuellement profitables dans des domaines allant des échanges commerciaux à la production d’énergie, en passant par la protection de l’environnement et la lutte contre le crime organisé. On ne peut en aucun cas nier que de forts liens entre ces deux pays sont bénéfiques à l’économie et à la sécurité de la Grèce. Pourtant, notre approche proactive n’était pas uniquement destinée à servir nos intérêts nationaux. Cela faisait partie d’une vision régionale, visant à promouvoir la stabilité dans notre voisinage, des Balkans jusqu’au Moyen-Orient.

En retour, la Grèce et la Turquie ont coopéré dans leur effort humanitaire à destination du Kosovo et entrepris une mission commune pour détendre la situation entre Israël et la Palestine. L’alliance stratégique entre la Grèce et la Turquie a permis de prévenir les débordements de violence en Irak vers les pays voisins et de créer un cadre de coopération plus étroite entre la Turquie et l’UE.

Les réformes intérieures qui ont été mises en place suite à l’amélioration du « partenariat d’accessibilité » entre la Turquie et l’UE ont été remarquablement rapides et profondes. Il reste cependant encore un long chemin à parcourir, et l’ouverture des négociations pour l’accession n’est que le début d’un processus politique qui va prendre des années.

Le dossier turc en matière de droits de l’homme et de droits des minorités et le pouvoir démesuré de l’armée restent des obstacles importants à son entrée dans l’UE. Les objectifs et les repères précis que l’UE a définis encourageront la Turquie pour entreprendre des réformes dans ces domaines. C’est pourquoi la Grèce défend l’idée d’une vraie candidature et non pas d’une candidature « virtuelle » de la Turquie, de plein droit et en toute responsabilisation.

Il appartient maintenant à la Turquie et au parti au gouvernement, le Parti pour la justice et le développement (AKP), de remplir ces responsabilités. L’AKP a été élu sur une plate-forme pro-européenne, qui reflète les attentes du public pour la modernisation et la démocratisation du pays. Toutefois, les Turcs sont parfaitement conscients des passions qu’éveille en Europe la candidature de leur pays. Plusieurs leaders européens ont déjà déclaré que l’entrée de la Turquie déclencherait une vague de migration et drainerait l’économie européenne. D’autres considèrent tout simplement qu’un pays musulman n’a pas sa place en Europe.

Aucune de ces objections n’est vraiment convaincante. La Turquie et l’UE ont une longue histoire de règlement de problèmes communs pour atteindre des solutions mutuellement profitables. Bien gérée, cette migration pourrait améliorer la richesse culturelle de l’Europe tout en répondant à ses besoins économiques, puisque le taux de natalité en Europe tombe et que sa population vieillit. Les immigrants viennent en Europe en grande partie parce que l’Europe a besoin d’eux.

Refuser au même moment un futur européen à la Turquie sur des bases religieuses serait renier la diversité existante dans notre Union. La démocratie est une valeur universelle et en aucun cas la propriété de certaines religions. En ma qualité de Grec ayant connu la dictature et la démocratie, je sais que c’est là une réaction raciste mais aussi sans fondement.

Accueillir un pays qui partage nos valeurs démocratiques, respecte les droits de l’homme, défend la primauté du droit, quel que soit son fond ethnique ou religieux, est un signe positif pour le monde musulman. Cela détendra les tensions croissantes entre la chrétienté et l’islam alimentées par le terrorisme international et le nationalisme réactionnaire.

Il est vraiment très triste que 15 ans après l’effondrement des barrières artificielles de la Guerre froide à travers toute l’Europe, un « mur de Berlin » divise encore la capitale chypriote, Nicosie, séparant les communautés musulmanes et chrétiennes de l’île. Mais le modèle d’intégration européenne a prouvé son efficacité dans la résolution de tels problèmes. Tandis que la division de Chypre créerait un précédent catastrophique pour la coopération régionale, la réunification de l’île renforcerait la stabilité de la région.

La Turquie ayant maintenant reçu le feu vert pour entamer les négociations d’entrée dans l’UE, les problèmes potentiels de la région seront probablement plus faciles à régler. Contrairement à la « guerre contre le terrorisme », l’intégration européenne peut servir de modèle pour la résolution des crises omniprésentes au Moyen-Orient et traiter le mal à la racine dans la région dans son ensemble.

Tandis que les négociations avanceront dans les années qui viennent, il en va de l’intérêt de la communauté internationale de continuer de soutenir l’avenir européen de la Turquie en participant de manière constructive à la résolution du conflit de la division chypriote. Loin des conflits religieux et ethniques, l’Europe a une fois de plus l’occasion de créer un modèle de coopération pacifique en créant cette fois-ci une zone intégrée de stabilité en Méditerranée orientale.

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