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Hrant Dink, son espoir et l’histoire

mercredi 14 janvier 2009, par Marillac

Lundi prochain, 19 janvier 2009. La date marquera la seconde année depuis l’assassinat de Hrant Dink en janvier 2007.

Journaliste arméno-turc, il tomba sous les balles d’un jeune issu des milieux d’extrême-droite, au terme d’une campagne de déchaînement médiatique et judiciaire que lui avait valu une formule maladroite, mal comprise puis largement déformée dans l’opinion.
Jugé dans des tribunaux tenus par des « officiers en civil », ceux-là mêmes qui comparaissent aujourd’hui dans le procès dit « Ergenekon » celui de l’Etat profond, il fut l’un des seuls intellectuels à être condamné au titre de l’article 301 du Code Pénal.

Mais il pensait encore à la veille de sa mort, que « dans son pays, on ne tirait pas sur les tourterelles ».
Non. Sans doute pensait-il, savait-il le contraire. Mais il nous disait là son espoir.
Dans son pays, on ne pouvait pas abattre l’espoir.
Et deux ans plus tard force est de constater qu’il ne s’est pas trompé. Sa mémoire est le meilleur témoin de cet espoir qui ne cesse de se déployer. Comme le rappelait Jean Kehayan dans Libération le 5 janvier dernier, « le sang de Hrant Dink n’aura pas coulé pour rien. »

« Ses meurtriers ont voulu le supprimer. Ils en ont fait un martyr », rappelle souvent Baskin Oran.
Et fait de sa promesse, de son espoir, une force quasi incoercible aujourd’hui.

C’est son espoir d’une réconciliation entre Turcs, Arméniens et leurs mémoires blessées qui ne cesse aujourd’hui d’éclore.

Son assassinat devait sceller l’ouverture de cette boîte de Pandore d’une Turquie en pleine mutation : un chapelet de crises que le pays égrène sans fin depuis deux ans.
Mais qui dit mutation dit aussi avancée, qui dit crise, dit opportunité, événement et nouveauté. Ouverture.

Or ce dégel des relations et des mémoires turco-arméniennes que Hrant Dink appelait de ses vœux est en train de s’accomplir. Pas après pas.

- Ce furent d’abord 100 000 personnes dans les rues d’Istanbul pour ses funérailles : la Turquie urbaine qui n’est plus la vieille Turquie rurale repliée sur son Anatolie mais un pays ouvert sur le monde, un pays dont on parle et qu’on observe, éprouve alors une honte qui la pousse dans la rue. C’est là sans doute la première apparition massive et réelle de cette Turquie démocratique, ouverte et moderne. Pour ses détracteurs, un geste, rien de plus.
Or est-il autre chose que des gestes dans la société des hommes ? Et n’est-ce pas leur répétition lente puis de moins en moins espacée dans le temps qui fait le temps précisément et les changements de ces sociétés ?
En face, ce sont toujours les mêmes gestes : les mêmes décomptes, macabres, les mêmes slogans dont la répétition à outrance, mécanique et médiatique tend à persuader de la vérité. Le poids de la grande majorité.

Après janvier 2007, la mort de Hrant Dink et ses funérailles, ce n’est plus qu’une question de temps et de courage. Il va falloir réquisitionner la patience et la force de répéter et de multiplier ce premier geste populaire et spontané.

Les premières répétitions sont lentes comme un écho lointain. Puis l’accélération conduit à une sorte d’épidémie semant panique et espoir dans son sillage.
A suivre, quelques moments glanés sur le mode d’une mémoire personnelle :

- Second geste donc : le collectif « Hos et Simdi » (Ici et maintenant), collectif turco-arménien organise à Paris en janvier 2008 une manifestation pour la mémoire de Hrant Dink autour notamment de son avocate Fethiye Cetin et de son ami Baskin Oran. L’une des premières rencontres turco-arméniennes. D’un côté comme de l’autre, les Cassandre de service avaient prédit une catastrophe. Ce sera tout juste la fin d’un monde. On apprend à s’y parler même si on ne s’y entend toujours pas. Certains mots font écran.

- Troisième geste, mai 2008 : l’acteur et réalisateur d’origine arménienne, Serge Avédikian sort son film documentaire « Nous avons bu la même eau » dans les salles françaises. Il le dédie à Hrant Dink. Il y filme son retour sur la terre de ses ancêtres en Turquie de l’ouest. Il organise des débats avec le public, turc ou franco-turc notamment. Il accepte enfin d’accorder une interview très libre sur notre site : la démarche est courageuse.

- Quatrième geste, été 2008 : le magazine Armenian Weekly, le premier organe de la diaspora arménienne, décide d’interviewer Baskin Oran qui confirme son refus d’employer le mot « génocide ». Son interviewer explique alors que ce refus ne suffit pas à le taxer de négationniste. Certains mots commencent à ne plus faire écran.

- Novembre 2008, Serge Avédikian est invité au festival du film documentaire d’Istanbul pour son film « nous avons bu la même eau ». Il y reçoit un accueil plutôt positif en y parlant ouvertement du génocide arménien, des déportations et des souffrances de ses ancêtres. Il lance également depuis Istanbul un appel au dialogue et au lancement de projets entre artistes turcs et arméniens.

- 5 décembre 2008 : quatre intellectuels, autrefois proches de Hrant Dink, lancent une pétition en ligne « demandant des excuses à nos frères arméniens ». A ce jour ce sont plus de 27 000 signataires. Une énorme incompréhension, des critiques pertinentes ou pas et un immense débat qui secoue l’ensemble de la société turque, de la rue au Parlement. Un tabou tombe. Encore une fois dans le cadre d’une société en pleine modernisation, quand les visages s’affichent en dehors des communautés, les tabous n’ont pas d’autre voie que celui de l’écroulement avec les ancestrales lois du silence.

L’emballement est là. La suite, attendez-la pour bientôt. Ce sont aujourd’hui des rumeurs persistantes de pétition lancée par des intellectuels arméniens demandant des excuses « aux frères turcs pour le mépris et l’indifférence envers les victimes turques innocentes du terrorisme arménien. »

Et si à tout cela, on ajoute le versant institutionnel de ce dégel des relations arméno-turques initié par le Président turc Abdullah Gül et son homologue arménien Serge Sarkissian en septembre dernier, il ne semble plus déraisonnable de prédire une avalanche de gestes et de ponts lancés entre les deux peuples.

Le 19 janvier 2007, les sicaires du silence ont cherché, une fois de plus, à en lisser la chape. Ils ont d’ores et déjà échoué.

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