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Europe : relents d’utopie

vendredi 5 décembre 2008, par Marillac

Crise économique, crise démographique, crise politique… Et la crise de l’imagination en Europe ? On en sent comme les relents mortifères nous remonter – prenons garde - de gauche… ou de droite.
« L’Europe fédérale est morte. » Soit. Mais encore « l’Europe unie et l’Europe politique, c’est fini… »

Et accessoirement parce qu’il est un sujet qui nous intéresse quelque peu [que l’on pardonne ce bien coupable sursaut d’enthousiasme qui nous ébranle encore] : comme tout est mort vous pouvez bien rajouter le quartier de viande turc à l’insipide bouillon européen que nous ne sommes même pas en train de préparer…

Si la situation est telle, il n’est même plus besoin de discuter de quoi que ce soit : jetons aux orties, et la mamie avec, projet européen, projet de civilisation, rêve des pères fondateurs, pensée de la mondialisation et du monde de demain… Pourquoi même continuer d’envoyer des députés à Strasbourg ? Pourquoi maintenir cette mascarade consistant à solliciter les suffrages des électeurs européens ?
Oui, pourquoi en période de disette budgétaire considérer encore le parlement européen comme la maison de retraite du personnel politique continental ? Pourquoi faire campagne pour ces « pseudo » élections ?

Peut-être parce que le risque de la campagne, c’est aussi celui du rêve. Attention danger : haute tension.

Et pourtant, oui pourtant, qu’il aurait pu être beau ce « rêve » européen alors que – dialectique des plus classiques - le monde s’enfonce dans la crise ! Qu’il aurait pu être beau ce discours, mesuré aux populismes nationaux qui ne manqueront pas de fleurir en corolles vénéneuses un peu partout sur le vieux continent dans les mois et les années à venir !

Oui, mais Madame Merkel et ses amis n’en veulent point.
A la ligne.
La Commission des politesses européennes dissimule mal ses grimaces derrière le paravent d’un « plan de relance » de 200 milliards d’euros quand Barack Obama envisage lui, des dépenses - coordonnées - de 800 milliards de dollars.

A la triple crise, économique, écologique et démocratique, l’Europe aurait pu être une réponse en forme de discours, de projet et de rêve. Mais « elle est morte ». Dont acte.

Ne prenons pas de risque. Deux remarques hors sujet.

- Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’année 2008 a vu le monde devenir majoritairement urbain : voilà le nouveau territoire, les nouveaux espaces de vie, de mobilité, de métissage et d’apprentissage qu’il va s’agir de penser non pas en eux-mêmes mais en prise avec un environnement humain, naturel et économique à préserver.
Voilà un défi immense dans l’interface duquel viennent se croiser les questionnements et crises auxquels l’humanité est tout entière confrontée. Riche de ses traditions urbanistiques et de ses héritages culturels divers, l’Europe n’est-elle pas en mesure de penser et de construire la cité européenne de l’avenir ? Une cité « idéale », une utopie écologique, accessible, démocratique et cosmopolite portée par une Université européenne ?
Une cité « idéale », idéalement reliée aux autres cités dans un réseau de transports, de communication, de partage de pouvoir et de savoir adapté à une Europe d’une trentaine de membres ?

- L’utopie moderne est « non-lieu » non pas dans la pure imagination ou le « fastueux mirage d’un avenir irréalisable » mais dans le « non-lieu » du réseau qui est ici et déjà ailleurs. Humain, urbain, économique. C’est en cela que l’utopie européenne d’une cité idéale ne se pense que géographiquement et stratégiquement. Un réseau de cités et d’universités européennes, oui, mais sur quel espace cohérent (en latin « continens ») ?
Et c’est à ce carrefour entre le rêve et la réalité que s’esquisse un projet de civilisation. En serions-nous donc incapables ?

« L’utopie c’est quand… »

Le réseau n’est pas clos mais sans cesse ouvert et en recherche d’ouverture : il s’inscrit dans un territoire et une géographie qu’il déborde sans cesse. Or le monde est devenu urbain, c’est-à-dire relié aux mêmes autoroutes, aux mêmes médias et in fine à la même Ville.
Un réseau de cités européennes s’il est européen ne peut donc pas moins être relié le mieux du monde au reste de la planète et prendre idéalement pied dans les processus et les flux de la globalisation.

Aujourd’hui connecté à la seule façade atlantique européenne, celle des Flandres de la Mer du Nord à la Manche, le réseau de cités européennes de l’avenir devrait chercher à prendre pied sur l’océan indien pour un accès idéal à l’Inde et à l’Asie en plein essor.

Suivons en donc l’échine équine : Londres, Rotterdam, Francfort, Münich, Vienne, Prague, Budapest, Bucarest, Sofia, Istanbul, Trabzon, Diyarbakir, Erevan, Tabriz, Ispahan, Bushehr, Khoramshahr, Bassorah…

Cela signifie-t-il un élargissement sans fin de l’UE ? Attention, il est ici question non plus d’une fédération de nations mais de cités ; il n’est plus question ici d’identité mais de citoyenneté pour laquelle la notion de frontière prend un sens bien moins rigide que ce qu’implique l’idée de nation.

Alors morte l’Europe fédérale ? Ou bien l’oxymoron de la fédération d’Etats-nations ?
Alors mort le rêve européen ? Ou bien celui d’Empire romain post-moderne ?

La globalisation porte ses crises comme un ciel nuageux ses éclaircies : elle est autant menace qu’opportunité. Elle indique également quelques possibles ouvertures que les conservateurs les plus inquiets s’évertuent à colmater dans le mensonge et parfois le sang. Est-il si surprenant qu’aujourd’hui sur la route européenne de l’océan indien on trouve d’une part la folie du PKK dans la Turquie émergente et d’autre part les pires groupes islamistes voués à l’extinction de tout espoir de paix indo-pakistanaise ?

Dans mon rêve, en passant par Bucarest, j’ai cru entendre Matéi Visniec :
« Une utopie c’est lorsqu’on est dans la merde et qu’on veut en sortir »*.

Allons messieurs dames, humons donc le fond de l’air ambiant !

*in Le Communisme raconté aux malades mentaux

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