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L’AKP et Erdoğan, une histoire de génomes

mercredi 18 juillet 2012, par Baskın Oran

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Recep Tayyip Erdoğan

Avez-vous jamais essayé d’analyser l’AKP par périodes ? Au-delà de 2004, n’essayez pas. Parce qu’à force de vouloir mettre, dans les mêmes cases et périodes, des choses si contradictoires survenues en l’espace de quelques jours, vous avez des chances de finir à Saint-Anne. Les exemples sont légion. On annonce l’accord sur les protocoles avec l’Arménie, 21 jours plus tard, Erdoğan se rend à Bakou et annule pratiquement l’affaire. On lance TRT-6, la chaîne publique en langue kurde, et trois mois et demi plus tard, commencent les arrestations de l’affaire KCK. La Direction générale des Fondations rend les biens confisqués aux non-musulmans de Turquie, et la même semaine, le Trésor met la main sur les titres de propriété du Monastère de Mor Gabriel. Doit-on ces revirements à des événements imprévus ? Au hasard ? Non, pas du tout. C’est juste l’AKP qui agit selon ses gènes.

Les deux gènes de l’AKP

L’AKP a deux origines génétiques parentes mais causes d’actes fort contradictoires :

1) La racine provinciale et rurale connue dans le monde entier en tant que dépositaire des valeurs locales, religieuses et conservatrices. Et cela, c’est le gène dominant. C’est pour cette raison que l’AKP est d’un conservatisme étroit, qu’il est traditionaliste, islamiste, nationaliste. Cette dernière qualité, tout particulièrement, a la propriété, lorsqu’elle se mêle à une éducation nationale telle que vue par Sakalli Celal - notre fameux barbu -, de donner ce que l’on appelle la “synthèse turco-islamique”.

C’est encore à cause de ce gène que l’AKP se mêle de ce que les gens boivent comme de ce qui peut se passer au niveau de l’entrecuisse féminin ; qu’il invente le système du 4+4+4 [Réorganisation des rythmes de l’école obligatoire de façon à rouvrir les collèges pour Imams et prêcheurs, et de produire des élèves croyants dans le reste des écoles publiques - NdT], qu’il souhaite implanter une mosquée géante à 6 minarets dans le parc de la colline de Çamlıca ; qu’il nomme Président de l’Académie de Police, une personne capable de vous pondre une maxime du type : “A quinze ans, soit une fille a un mari et un toit, soit c’est une marie couche-toi. »

2) Seconde racine : ne pas être kémaliste. Cette racine, plongée dans ce que la Turquie a pu vivre de démocratie depuis pas mal d’années, produit les audaces les plus libérales de l’histoire de la République lorsqu’elle se confronte à la vraie vie, à la réalité. A commencer par la relative diminution de la pression exercée sur les non-musulmans. İl est clair que l’AKP va mettre fin à cette étourderie de maintenir fermée le Séminaire orthodoxe de Heybeli. Et il prendra, à moindres frais, un tour de plus à nos pauvres nationalistes.

Seulement, du fait du gène dominant cité ci-dessus et à cause, par ailleurs, de l’usure du pouvoir, cette affaire de ’ne pas être kémaliste’ n’est pas si simple. Cessant de se servir de la Direction générale des affaires religieuses (Diyanet) pour faire pression sur les religieux à l’instar des Kémalistes pendant 90 ans, l’AKP s’en sert à présent pour faire pression sur les laïcs. Après avoir fait dire au Diyanet que l’avortement est un péché, il lui a fait édicter une fatwa contre les Alevis [Branche minoritaire de l’islam anatolien considérée comme hérétique par l’orthodoxie sunnite - NdT] qui avaient demandé un lieu de culte à côté de la mosquée sunnite du Parlement. Ce n’est pas pour rien qu’on a inventé l’expression “d’ islamisme kémaliste.”

Par ailleurs, il y a tout un capital anatolien occupé à s’enrichir toujours plus, toujours plus vite. S’il n’était pas tombé dans une période puissante de mondialisation - que Dieu nous en préserve - il aurait ouvert une immense caldéra de conservatisme. Parce qu’il a été obligé de se plier aux règles générales de la mondialisation, cela a pu faciliter les décisions pragmatiques et libérales de l’AKP. Mais, Tata Dialectique oblige, il est aussi une face sombre à ce phénomène. Le dernier accord militaire signé avec cette catastrophe de El Beshir est le plus pur produit de ce capital. Selon les propres mots du Président, Abdullah Gül en 2009 : “Le Soudan est un pays au grand potentiel économique. Que devons-nous faire, devons-nous lui tourner le dos ? Les hommes d’affaire turcs ont beaucoup investi là-bas. Une firme turque a construit un pont. C’est extraordinaire !”

Les gènes d’Erdoğan

Erdoğan est très puissant en ce moment. Cela risque d’en énerver certains, mais Atatürk n’a pas été aussi puissant qu’on nous l’a raconté. Il ne fut pas le maître du pays avant 1927 ; les Kurdes se sont révoltés deux ans après la fondation du régime ; les Turcs, sept ans après [1930 : création d’un parti d’opposition de tendance plus libérale qui obtient tout de suite un incroyable soutien populaire ; il est rapidement dissous - NdT]. Limitée aux musulmans d’Inde pendant la guerre d’indépendance, son influence extérieure n’alla pas plus loin que les leaders d’Iran, d’Afghanistan et que la couverture du Time. Telle était alors la conjoncture extérieure.

Erdoğan est bien plus puissant, et cela, pour des raisons bien connues : le fait que l’économie aille bien, la satisfaction de masse créée après qu’ont été levées les prohibitions kémalistes, l’utilisation sans vergogne de l’élément religieux, le fait que la pression exercée sur les laïcs ne soit pas encore devenue intolérable. Et à l’extérieur, un sérieux intérêt de la part de la rue arabe.
C’est pourquoi, il est tout aussi important d’analyser le génome d’Erdogan que celui de l’AKP :
Lui aussi, bien évidemment, provient de ces caractéristiques fondamentales énumérées plus haut en ce qui concerne l’AKP. Mais avec un ajout très important : sa famille est de Rize [ville de la Mer noire dont les gens sont connus pour s’énerver brusquement -NdT] et de Kasımpaşa [quartier populaire d’Istanbul connu pour ses bravaches -NdT]. S’il n’était pas né à Istanbul mais à Izmir, il aurait été de Eşrefpaşa. Pour quelqu’un qui a concentré autant de pouvoir, cette culture est celle :

- d’une grande confiance en soi

- de la colère lorsqu’il ne parvient pas à se faire entendre.

Bien sûr, on peut aussi parler de culture de respect du grand, et d’amour du petit, mais à condition d’avoir conscience de la petitesse du petit. Si tu n’en as pas conscience, tu es foutu.

Pour les exemples, il y a foule. Il a limogé Denktaş [Leader historique de la partie nord de Chypre, très lié à l’armée et aux cercles nationalistes turcs, partisan de la séparation, Ndt] puis il s’est ’denktashisé’ lorsque les Grecs ont refusé le plan Annan en 2004. En 2009, il a fait revenir en Turquie des Kurdes du PKK, puis quand l’accueil fut un peu trop marqué... enfin on connaît la suite. Lorsqu’Israël, auprès duquel il tentait de jouer les intermédiaires, a attaqué la bande de Gaza en décembre 2008, ce fut l’esclandre de Davos en janvier 2009, puis les événements liés à la flottille turque en mai 2010. Je le laisse expliquer la Syrie et la question Assad : “C’est vrai, on se voyait comme en famille. Mais quand on dépasse les bornes chez nous, on pourrait même quitter son père.” Nous. Une grande confiance en soi. Une grosse colère, voire du mépris pour le petit qui n’écoute pas.

Soupe au lait...

Avec le charisme qui en découle, ce génome est irrésistible. Mais en raison, une fois de plus, de Tata Dialectique, le même génome a commencé de produire des désagréments à la fois internes et externes ; et ils ne cesseront plus de se multiplier :

A l’intérieur, aucune décision, même minime, ne se prend sans qu’on le consulte. Par ailleurs, on ne le critique surtout pas. D’une part, parce qu’il s’énerve très vite, qu’il met en procès et fait même condamner des caricaturistes, qu’il insulte ouvertement les journalistes. Les gens ont peur d’écrire pour la première fois depuis l’époque de 12 Septembre [dernier coup d’État - NdT]. D’autre part, son entourage le vénère. Au Sultan lui-même, on lançait chaque vendredi un “ Ne sois pas trop fier mon Prince, il est Allah au-dessus de toi.” Cela, on n’ose même pas lui murmurer à Erdogan. Et surtout dans cette conjoncture où les démocrates de gauche en ont marre de l’AKP, un entourage aussi limité finit d’achever un chef.

Et cette situation interne finit aussi par achever la Turquie à l’extérieur. Ce n’est plus le même maintenant, mais la rue arabe s’était entichée d’Erdoğan. Et Erdoğan s’en était bien entiché également. Pourtant il ne tient pas compte des dures réalités : toute son influence dans le monde arabe dépendait :

a- de sa capacité à tailler sa plume à l’adresse d’Israël.

b- d’employer un certain “soft power” en direction des Arabes.

En l’absence de leadership arabe, tailler sa plume a fait forte impression ; mais à présent l’Egypte commence à se reprendre. Et comme le soft power découle de la démocratie à l’œuvre en Turquie, lorsque ça se durcit à l’intérieur, ça se durcit contre elle, à l’extérieur. Et cela la conduira à recourir au hard power à l’extérieur (d’ailleurs, elle le fait déjà en Syrie).

Au début, l’AKP disait : “C’est nous qui allons piloter la vague de changement au Moyen-Orient” ; puis il voulut promouvoir la Turquie au rang de puissance globale sans qu’elle ne soit déjà une puissance régionale ; Erdoğan n’a pas compris qu’il est condamné à perdre le soutien d’une opinion publique arabe n’ayant pas oublié le passage des Jeunes-Turcs à la fin de l’Empire ottoman.

L’AKP est obligé de s’arrêter là. Et moi aussi. Ils le font vilain, celui qui va trop loin, comme on dit à Izmir.

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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