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Jeunes Turcs et Jeunes Kurdes : le cri du coeur

mercredi 17 octobre 2007, par Jeunes Civils

D’abord à Beytuşebap. Nous avons perdu 12 de nos concitoyens. Puis ensuite à Gabar ce sont 13 de nos soldats qui ont péri.
Toutes ces familles qui s’apprêtaient à fêter l’Aïd ont été immédiatement plongées dans la douleur et l’accablement. Et aujourd’hui ne cessent de s’élever des complaintes funèbres en kurde et en turc.

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Les Jeunes Civils Turcs sont inquiets

Juste au moment où des rencontres inédites s’opéraient au Parlement, juste au moment où la politique et les civils commençaient de devenir des acteurs déterminants sur cette question kurde, juste au moment, où nous, alors que les Kurdes se « turquisent » depuis 80 ans, nous nous apprêtions à quelque peu nous « kurdiser », juste au moment où nous nous disions qu’il serait bien d’avoir une Constitution civile qui prenne sous son égide toute la richesse de nos différences, juste au moment où nous croisions les doigts pour que soit abrogé l’article 301 et que prenne fin ce régime de tutelle et d’infantilisation, juste au moment où nous commencions à nous soucier de ce que cette possible opération en Irak soit en fait le premier pas vers l’enfer irakien et moyen-oriental. Juste à ce moment, ce sont les armes qui ont repris la parole pour nous faire taire.

Parmi ces bruits d’armes qui rendent sourdes toutes les consciences, au milieu de ces appels à la vengeance et de ces irresponsables paroles chargées de haine, nous prenons sur nous cette responsabilité historique qui nous incombe pour nous faire entendre.

Halte aux foules. Vous vous lancez dans une impasse !!!

Nous avons trop emprunté ces voies-là. Il n’est pas de sortie. Des députés ont été pris par la nuque et sortis du Parlement. Des dizaines d’opérations ont été menées en Irak. Nous comptons trop de morts, trop de douleurs. A force de nous haïr les uns les autres, nous ne faisons que nous livrer plus solidement à une spirale de la violence. En nous abandonnant aux nationalismes, nous ne faisons que devenir le jouet des guerres sordides dans lequel se perd le Moyen-Orient tout entier.

Violence et nationalisme ne font que nous éloigner les uns des autres. Aujourd’hui il n’est pas une seule politique ni un seul discours qui, sur cette question kurde nous ait apporté quelque espoir dans la voie d’une solution.

Le roi est nu !

Il est plus que nécessaire de produire aujourd’hui un discours sincère et courageux prenant position en faveur de la paix, de la solidarité et de la démocratie. Nous ne sommes plus là où la parole prend fin. Mais bien là où elle commence.

A commencer par ces acteurs majeurs de la vie politique civile que sont l’AKP (parti gouvernemental) et le DTP (Parti pour une Société Démocratique, représentant la mouvance nationaliste kurde dans toutes ses composantes) : ils doivent s’opposer frontalement à cette course en avant de la violence. Personne n’a plus le droit dans cette région d’agir de manière irresponsable. Ou alors cet incendie risque bien de tous nous emporter.

La déclaration du DTP concernant les soldats morts en « martyrs » à Gadar est selon nous un pas dans la bonne direction. Nous en attendons autant de la part de l’AKP en direction d’une solution à la question kurde.

Et sur ce sujet, l’initiative la plus concrète et pertinente passe par la formation d’une commission destinée à enquêter sur toutes les illégalités commises par les représentants de l’Etat dans la région depuis 20 ans. Les véritables responsables du massacre de Beytüşşebap doivent être identifiés au plus vite.

Il est grand temps d’arrêter de se renvoyer la balle et d’appeler un chat un chat et de qualifier les meurtriers, qu’il s’agisse d’agents de l’Etat ou non, de terroristes et de criminels.

Tel est notre pays : coloré, multiculturel, polyglotte. Tel est notre plus grand trésor !

Que tout le monde se le dise : nous n’avons nullement l’intention de sacrifier les relations que nous entretenons avec nos frères sur l’autel des germes de haine que propagent ceux qui attendent de la violence un bénéfice politique !
Et d’ailleurs si en ce monde, il était impossible que Turcs et Kurdes puissent vivre ensemble, alors que ce monde prenne fin !
Signant ce texte avec courage, nous sommes les « Jeunes Civils ».

Les Jeunes Civils kurdes sont inquiets !

Nous sommes nés hier. On ne nous a pas nourris de trois jours. Histoire de ne pas nous rendre malades. Nous sommes des enfants de ces années 90. Et ce qui s’est passé ici à cette époque nous est encore douloureux.

Qui sommes-nous ?

Nous sommes les jeunes Kurdes. Notre seul lien à la violence, c’est d’en être les victimes. La seule différence que nous ayons avec les jeunes Turcs c’est d’avoir commencé d’apprendre le Turc à l’école. Sinon, pour ce qui est de la misère, nous en avons tout autant souffert que les autres. Et nous aussi, nous avons pleuré sur les chansons de Neset Ertas et celles de Sezen Aksu. La différence : pleurer aussi sur celles de Siwan Perwer et de Aynur Dogan.

Nous sommes les jeunes Kurdes. Nos villages ont été brûlés. Nous n’avons rien dit. Nous avons migré pour vivre dans les lieux les plus sordides, effectuer les tâches les plus misérables. Nous ne nous sommes pas révoltés. Nos proches furent les victimes de ces meurtres « anonymes ». Nous n’avons pas recherché la vengeance. On nous a jetés des bombes. Nous n’avons pas souhaité autre chose que le droit.
Nous sommes les jeunes Kurdes. Vous ne connaissez la douleur que d’un seul côté. Nous savons celles de toutes les parties.
Et voilà. Nous avons deux mots à dire à tous ceux qui, la veille d’une fête,se sont permis de donner l’ordre d’abattre de jeunes gens. Nous avons deux mots à dire alors que les dépouilles de ces jeunes appelés qui, il y a peu, avaient fêté leur conscription, sont en train de revenir dans leurs familles. Nous avons deux mots à dire alors que l’on enterre dans l’anonymat des montagnes de jeunes gens aux destins si rapidement brûlés.

Quelle est la logique, quelle est l’éthique, quelle est la conscience morale qui peut supporter de tels actes ? De tels ordres ?

Pensez-vous vraiment vous battre pour notre liberté quand vous ne faites pas autre chose que de rendre plus vulnérables tous ceux qui se mobilisent pour la paix ?

Est-ce au nom de l’avenir des Kurdes que vous nous plongez dans cette obscurité ?

Alors que dans ce pays, c’est un grand vent de politique qui s’apprêté à souffler, alors que nous avons des représentants au Parlement et que, malgré la pression des militaires, du gouvernement et de l’Etat profond comme de tous les partisans du « love or leave », nous nous tenons derrière eux avec pour seules armes, nos idées et nos crayons.

C’est une trop belle occasion que vous venez de nous faire manquer : nous étions sur le point d’apprendre ce qui s’était vraiment passé à Beytüşşebap [Le PKK clame son innocence sur ce massacre l’attribuant à des unités spéciales turques, ndlr ] et ne voilà-t-il pas que grâce à vous, tous les partisans de la violence ont retrouvé de quoi se légitimer.
Vous n’avez pas éteint que 13 vies. Vous avez aussi empêché que ne soit révélé à la face de tout le pays le vrai visage de l’Etat profond.

Vous avez asséché les yeux de nos mères en cette veille de fête. Lorsque les victimes commencent à devenir des bourreaux ne s’apprêtent-elles pas à devenir de nouveaux bourreaux ?
Souhaitez-vous vraiment que les Kurdes deviennent des bourreaux ? Est-ce cela qui vous rapproche des forces profondes et secrètes de l’Etat ?

Nous n’oublierons ni ce qui s’est passé à Beytüşşebap ni les soldats de Sirnak ni ces enfants de Diyarbakir qu’on appelle terroristes. Nous ne deviendrons pas des bourreaux.

Nous montrerons toute la sagesse que l’on peut attendre de ceux qui sont persuadés que l’on peut vivre heureux en Turquie sans se convaincre que l’on est Turc et sans répéter le slogan : « heureux celui qui se dit Turc ».

Nous avons choisi. Nous vivrons ensemble quoi qu’il en soit ! Parce que nous sommes persuadés que cette vie ne passe ni par le turquisme ni par le kurdisme !

Nous ne sommes pas là où s’éteignent les paroles, mais bien là où elles commencent. […]

Et si dans ce monde Kurdes et Turcs ne pouvaient pas vivre ensemble, c’est qu’un tel monde ne mériterait pas d’exister !

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