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« Ah si j’étais du PKK ou de l’Etat profond » *

vendredi 30 juin 2006, par Baskın Oran

* à chanter sur l’air du « violoniste sur le toit »

Il est dit que pratiquer l’empathie est très important. J’ai donc fermé les yeux et je me suis fait membre du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan en guérilla contre le régime d’Ankara depuis 1983). J’ai alors réfléchi à ce que je pourrais désirer :

-  Que l’Etat n’envisage aucune réforme, pas même d’apparat. Par exemple, qu’il n’autorise pas la diffusion de programmes en Kurde quand bien même ce ne seraient que des émissions de 45 minutes. Et surtout qu’il ne se lance dans aucune réforme d’importance et qu’il persiste à ne rien faire.

-  Si ces 45 minutes de programme en langue kurde venaient à perdurer, alors que l’on profite de cette durée pour dire des choses sympathiques du genre « les Kurdes ne sont qu’une tribu turque ». Que l’on entende de telles choses, que notre peuple continue d’enrager et de regarder Roj-TV (Chaîne kurde diffusée par satellite depuis le Danemark ; la ligne éditoriale étant celle du PKK).

-  Il faut s’arranger pour faire en sorte que l’Etat revienne sur les améliorations apportées sur le dossier des Droits de l’Homme dans le cadre des paquets d’harmonisation avec la législation européenne. A leur place, il doit imposer dans nos régions une série de durcissements législatifs et réglementaires qui, d’une certaine façon, nous ramèneneraient vers un bon vieil état d’urgence. Sinon, nous risquons bien de perdre toute utilité. Que les gens se satisfassent de la politique appliquée par l’Etat, et plus moyen de recruter un seul militant.

-  Pour que tout cela soit possible il nous faut pousser à l’affrontement armé. Ce sont les nôtres qui tombent au champ d’honneur mais cela est inévitable pour la cause. Regarde un peu : en Irak c’est un demi million de Kurdes qui sont morts mais aujourd’hui ils accèdent à l’indépendance. Si l’Etat ne nous marche pas dessus en ce moment, c’est à nous de faire en sorte qu’il le fasse. Que des bombes explosent dans les grandes villes. Et au final, dans les centres commerciaux. La suite est facile. Des lois de toute sorte seront votées : retour aux lynchages et cristallisation des oppositions.

-  Il nous faut d’une façon ou d’une autre intimider les commerçants qui s’opposent à nous au nom de leurs affaires. Si le commerce s’impose dans la région, c’est nous qui ne pourrons plus nous imposer.

-  Le préfet de Diyarbakir Efkan Ala (principale ville du Sud-Est anatolien à majorité kurde) joue un rôle capital. Il doit immédiatement quitter son poste. Parce qu’en enlevant de tous les murs de la ville les posters d’Atatürk et les slogans nationalistes, il apaise notre peuple ; parce qu’en empêchant les policiers et les militaires de se jeter sur les manifestants, il ne permet pas l’emballement des évènements. C’est un sérieux préjudice à lui tout seul. Il est nécessaire d’étouffer Diyarbakir sous la poussière de l’agitation et de montrer combien il est inefficace.

-  Grâce à Dieu, l’AKP (Parti de la Justice et du développement, au gouvernement) n’est pas disposé à baisser ce barrage électoral des 10%. De cette manière, personne, en dehors de nous, ne pourra représenter les Kurdes. Même si l’Etat le voulait, il ne pourrait trouver aucune personne, aucune institution susceptible de négocier avec lui. Cette absence d’alternative comme cette façon de se condamner soi-même prend, à nos yeux, une valeur inestimable. Aucun autre représentant de notre cause que le Serok Apo (Abdullah Öcalan, leader du PKK selon son appellation kurde) ne doit émerger ; il doit d’ailleurs être reconnu qu’aucun autre leader ne sera en mesure d’émerger.

On dit que faire preuve d’empathie est chose importante dans la vie. Et donc en fermant les yeux, je me suis cette fois fait représentant de l’Etat profond. Et j’ai imaginé tout ce que j’aurais pu souhaiter :

-  Merci mon Dieu pour cette situation qui est la nôtre malgré Susurluk et Semdinli (deux scandales ayant révélé les liens interlopes de l’Etat, de la bureaucratie, des mafias et de la contre-guérilla, l’un en 1996, l’autre en 2005). Pour deux raisons :

a- à force de voir les Kurdes rester calmes, nous aurions été réduits à néant ; à partir du moment où une bombe explose, on se redore le blason d’une couche de légitimité.

b- Par définition, il est difficile de nous éliminer. Parce que la membrane qui sépare l’Etat de l’Etat profond est des plus frêles. L’Etat et les hommes d’Etat se jettent dans nos bras dès qu’ils sortent du domaine du droit.

-  Mais il ne faut pas ramollir. Les réformes menées depuis octobre 2001 ont restreint nos marges de manœuvre. Pour en finir avec ces terroristes, l’état d’urgence, voire si possible l’état de siège, doit être décrété dans les régions où ils sévissent. Des lois de lutte contre le terrorisme doivent être votées. En les provoquant et en les faisant descendre un peu plus dans la rue, on parviendra à l’atmosphère sociale idoine. Ce sont les nôtres qui tombent au champ d’honneur, mais, pour la patrie, c’est nécessaire. L’incendie d’un bus à Esenler (banlieue d’Istanbul), c’est Dieu qui leur a fait commettre.

-  Grâce au réquisitoire du procureur de Van qui citait le nom du chef de l’armée de terre, le Général Büyükanit, nous avons réussi à mettre les militaires de notre côté également (dans le cadre de l’affaire de Semdinli, le procureur de Van avait cité les noms de plusieurs officiers supérieurs dans son réquisitoire ; il a depuis été radié de la profession !). Qu’ils oublient Semdinli désormais. Parce que si nous ne parvenons pas à refermer le dossier, c’est nous qui fermons boutique. D’ailleurs, on s’est déjà bien arrangé des manipulations au sujet du JITEM (Organisme mystérieux rattaché à la gendarmerie et chargé du renseignement, de la lutte contre le terrorisme) . Des enquêtes concernant 26 meurtres inexpliqués ont tout de même été lancées : elles impliquent 17 personnes.

-  Imaginez un peu que le plan de Hasan Celal Güzel consistant à retirer de leurs fonctions tous les maires pro-PKK du Sud-Est (Radikal le 4 avril 2006 ; Hasan Celal Güzel est un ancien conseiller du président Turgut Özal,au début des années 90 ; il collabore depuis peu avec le journal Radikal où il allie positions libérales et nationalistes) voie le jour : nous n’aurions plus qu’à plier ces terroristes en quatre. Et après que l’on ne nous retienne plus. Nous aurions alors trouvé la consistance de notre environnement idéal. Par la même occasion, nous serions débarrassés de cette calamité qu’est l’AKP.

-  En un mot, la situation n’est pas mauvaise. Visez un peu : le Rectorat de l’Université d’Istanbul a acheté une demi-page dans le journal Hürriyet (avril 2006) : il souhaite que soient prises « toutes les mesures législatives possibles ». Et demande même que « les relations avec l’UE soient examinées dans cette optique. »

Avec l’aide de Dieu, le grand Nationalisme turc en finira cette fois et pour de bon avec ces terroristes. Que Dieu vienne en aide aux Turcs.
Et il ne peut d’ailleurs pas en être autrement tant que nos officiers supérieurs continueront de parler des terroristes comme de « soit-disant citoyens » et nos procureurs de donner dans le « soit-disant peuple ».


Baskın Oran : chroniqueur au quotidien Birgün et à l’hebdomadaire Agos. Il est politologue et professeur de relations internationales. Interdit d’enseignement dans les années 80, une décision du Conseil d’Etat lui permet de réintégrer l’Université. Membre du Comité Consultatif des Droits de l’Homme, institution rattachée aux services du premier ministre, il se distingue en 2004 par la publication d’un rapport portant notamment sur la question sensible de la citoyenneté et des minorités en Turquie qui lui valut une procédure judiciaire, récemment invalidée.

- Traduction : Turquie Européenne

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