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UE, Turquie et horizon iranien

dimanche 22 mai 2011, par Marillac

Thème en vogue et plutôt vague, la désoccidentalisation. Au menu, une petite variation stratégique sur la question : l’Occident peut-il se dédoubler sur le plan stratégique, entre UE et États-Unis ? Oui, sans doute, mais sur un seul horizon, celui de l’Iran, le seul à même de donner une dimension globale à une UE se pensant en Europe-puissance. Mais c’est déjà une autre histoire, celle d’une volonté qui... Envisageons les prérequis de la chose.

Un horizon d’attente - Il y a quelques mois, en ces mêmes colonnes, nous disions ceci :
« L’événement catalyseur d’une UE stratégique est à venir, quelque part dans l’espace délimité par quelques lignes. Il se devra d’être :
- Un événement de dimension globale.
- Un événement survenant sur l’espace où se reconstitue l’aire d’influence « ottomane » en Europe et au Proche-Orient ; là où se recomposent « frontières » et « territoires » turc et européen.
- Un événement dans lequel la Turquie jouera un rôle majeur.
- Un événement matérialisant l’angoisse d’un effacement européen à l’échelle mondiale.
 »
Il existe donc un horizon d’attente d’une Europe-puissance ou stratégique. La stupéfiante année 2011 précise encore les choses.

Un horizon européen de convergences

Sur les trois espaces des confins européens (Méditerranéen, ottoman et russo-soviétique), il est trois lignes événementielles convergeant vers un seul et même espace.

- La ligne d’événements majeure de ce premier semestre 2011 reste la ligne d’ignition des révoltes arabes qui, depuis la Tunisie jusqu’à la Syrie en passant par l’Égypte pointe directement vers le grand absent de ces événements : l’Iran.

Mais il est deux autres lignes, plus anciennes, se croisant sur le point d’aboutissement de la première, et toutes deux corrélées sur l’espace d’effondrement de deux empires, ottoman et russo-soviétique.

- Une ligne balkano-turque ou post-ottomane comprend le chapelet des crises et conflits en ex-Yougoslavie et se prolonge sur le pourtour stratégique de la Turquie moderne :
Croatie (1991) – Bosnie (1992- 95) – Kosovo (1999) – Serbie (2000) – Chypre (Plan Annan - 2004) – Kirkouk / Irak (2003 - ...). Cette ligne de crises et de tensions débouche sur l’espace kurde ou kurdo-arménien, débouché naturel du couloir caucasien pour l’empire russe.

- Une seconde ligne caucaso-pontique ou post-soviétique se raccroche à la première par la Géorgie [Les militants serbes d’Otpor ont formé les jeunes Géorgiens à renverser Chevarnadze en 2003 ; à la même époque, la fronde adjare contre Tbilissi était corrélée aux tentatives de règlement chypriote, à l’instar du lien établi entre ces deux territoires lors de la colonisation britannique de Chypre en 1878 [1]]. Cette ligne est constituée d’un chapelet de territoires instrumentalisés par l’ours russe dans une stratégie de déstabilisation lui assurant la prééminence dans son environnement proche.
En amont de la Géorgie, ce sont la Transnistrie, l’Abkhazie, puis l’Ossétie. En aval, le Haut-Karabakh, et donc, l’espace arménien. Partie d’Ossétie, la guerre russo-géorgienne de l’été 2008 a conduit à plusieurs choses :
- réaffirmer la domination russe dans cette région du monde
- reposer la question stratégique cruciale du couloir caucasien pour la Russie
- stimuler une initiative turque inédite en direction d’une Arménie très enclavée, proche de la Russie et lui garantissant un accès à l’Iran et au sud Caucase : le processus de rapprochement est bloqué depuis, butant sur le verrou de l’espace kurdo-arménien, débouché naturel du couloir caucasien pour l’empire russe.

Toutes les logiques de l’espace stratégique européen (méditerranéen, russe et ottoman) convergent donc vers un seul et même espace, ce débouché méridional du Caucase, kurdo-arménien et iranien.

Basculement stratégique

Cet horizon des défis stratégiques européens ne serait-il pas celui sur lequel penser – et fonder – une Europe-puissance ?
Probablement, et cela pour plusieurs raisons :

- Le basculement de l’Occident vers l’Orient et de l’Atlantique vers le Pacifique : si l’Atlantique fut le cœur de la mondialisation post-colombienne, c’est aujourd’hui le Pacifique qui s’y substitue. Si l’accès à la puissance pour la Russie passait par une poussée vers le sud, notamment sur le verrou iranien, c’est aujourd’hui l’UE qui est contrainte à une poussée vitale vers l’est, précisément sur le verrou iranien.

Cette poussée lui est vitale en termes stratégiques et donc existentiels :

a-l’UE est la seule puissance potentielle, donc émergente, à se retrouver coincée sur l’Atlantique ou dans le cul-de-sac méditerranéen.
Elle est d’autant plus réalisable aujourd’hui que la pression russe vers le sud risque de s’atténuer dans la double mesure de la fonte de la banquise arctique et de l’accès direct de la Russie au Pacifique.

b- l’UE est aussi la seule puissance émergente située au premier plan des développements au Moyen-Orient, région qui n’a pas encore cessé de susciter des convoitises. L’UE peut dresser un mur sur son flanc sud ou bien s’impliquer, simple question de choix.

- Passer de l’Atlantique au Pacifique implique une redéfinition de l’atlantisme et donc des relations avec l’Oncle Sam. Si la poussée vers l’Iran apparaît vitale pour l’UE en tant que puissance, elle ne l’est pas pour les Etats-Unis dont la côte ouest baigne déjà dans les eaux du Pacifique : c’est sur l’horizon iranien que les intérêt stratégiques américain et européen se dédoublent, se dissocient, sans pour autant s’opposer . Il n’est plus là un seul Occident, mais deux. Ce qui ne manquerait de changer la nature des rapports avec Moscou. Entre autres.

Conclusion : 

Une UE qui envisagerait un surcroît d’intégration disposerait d’un horizon stratégique à même de lui fonder une doctrine. Et en troquant sa piteuse et funeste politique de voisinage « anti-immigrants », l’UE a la possibilité de s’imposer en tant qu’Europe-puissance. À quelques conditions près :

- faire adhérer la Turquie à l’UE
- concevoir et proposer une alliance stratégique extrêmement privilégiée à l’Iran
- développer son partenariat stratégique avec la Russie
- ne pas renier l’alliance atlantique, mais en desserrer les mailles.

Chimère ? Qui sait ? Il est plus que jamais temps de penser l’inconcevable tant l’UE nous a appris à n’avancer que sous le coup de crises répétées. Souhaitons seulement que la prochaine ne soit pas celle du nucléaire iranien.

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Notes

[1Le territoire adjare est historiquement lié à l’occupation coloniale de Chypre par les Britanniques (1878) : le 6e article d’une annexe au Traité de cession de l’île au colonisateur britannique (1er juillet 1878) stipulait « qu’en cas de retrait russe des provinces ottomanes de Kars, d’Ardahan et de Batoumi, les forces britanniques s’engagent à se retirer de Chypre. » Or, Batoumi n’est autre que la capitale de l’Adjarie, rebelle au pouvoir issu de la révolution géorgienne de 2003.

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