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Turquie, UE, puissance, l’indissociable triptyque

dimanche 5 juin 2011, par Marillac

« Turquie Européenne », la formule a-t-elle encore un sens ? Plus que jamais, mon général ; et ce, envers et contre tout.

Contre l’Europe d’on-ne-sait-qui, d’abord, dont le rêve s’est mué en cauchemar de… pas grand-chose, si ce n’est de ses murs, d’un confortable chez-soi et d’une formule Schengen puissance dix ; voire en illusion d’une alternance qui, au populisme droitiste, apprête la torpeur gauchière... Jeux de miroirs et jeux de parloir font-ils, de bien simples mots, s’émouvoir : fédéralisme, Turquie...

Envers et contre tous... Contre la Turquie d’Erdogan, ensuite, qui, livrée à la mégalomanie d’un pouvoir sans conteste, se rêve désormais en Empire ottom@n ou en Formula Bir (1) du Moyen-Orient, les yeux remplis de taux de croissance à deux chiffres et de triomphes dans l’ordre de la puissance économique. Du dédain d’une Europe transparente, la voilà-t-elle contrainte de se bercer de nouvelles, et sans doute, cruelles illusions.

Alors la Turquie, toujours européenne ? Plus que jamais ; parce que l’histoire nous apprend :
- à ne jamais céder sur ses idéaux
- à ne jamais oublier la bonne vieille tata dialectique (© Baskin Oran), celle qui nous incline à la mesure et nous apprend à ne jamais céder, ni au pessimisme, ni à l’optimisme
- à ne jamais sous-estimer les ressources du génie humain sous la contrainte.

Contraintes, vous avez dit contraintes ? En voulez-vous, en voici, et même plus que de nécessité :

L’avenir de l’Europe est fédéral ; et l’Europe fédérale passe par la Turquie.

Pour trois raisons :

- Une contrainte stratégique : l’avenir de l’UE en tant que puissance globale se jouera sur sa capacité à envisager son horizon iranien. Celui-ci lui est nécessaire pour :

a- Stabiliser puissamment le Moyen-Orient et éviter que l’UE ne soit la seule à payer le prix fort des désordres engendrés par les conflits d’intérêts des grandes puissances [États-Unis, Chine, Inde...] dans une région encore au cœur des approvisionnements énergétiques pour quelques décennies.

b- S’octroyer un accès à l’Asie centrale, mais aussi et surtout, aux océans indien et pacifique, nouveaux centres de gravité globaux : l’UE jouera-t-elle elle-même dans la cour des grands, ou le fera-t-elle par procuration ? C’est au choix.

Or, cet horizon iranien passe par une adhésion turque au cœur du projet stratégique européen (non à un énième cercle) et par un partenariat excessivement privilégié avec un Iran post-mollahs. La pertinence d’une adhésion turque se mesure à l’aune du projet stratégique (et donc fédéral) européen qui lui est attaché : défendre l’adhésion de la Turquie à une vaste zone de libre-échange n’a strictement aucun sens. [Question : comment se positionner par rapport à la transition iranienne attendue ?]

- Une contrainte économique : ne tenant que sur sa jambe allemande, l’eurozone est en déséquilibre structurel. La stratégie des plans structurels, d’autant plus sévères qu’ils entravent tout futur développement de la périphérie européenne, à commencer par la Grèce, ne sont qu’une impasse, passagère et intenable, pour cette même périphérie.
La viabilité de l’eurozone passe, à terme, par un fédéralisme budgétaire et économique européen. Question : l’Allemagne acceptera-t-elle de payer éternellement pour toute la périphérie du continent sans que ne progresse, chez elle, de fortes tendances « sécessionnistes » ? Pourquoi l’Allemagne devrait-elle financer le rattrapage des pays périphériques ? Pour les beaux yeux de la monnaie unique ?

À cet égard, il semble logique de penser qu’une zone euro dressée sur deux jambes serait, à terme, un gage de stabilité et de viabilité politique et monétaire. La question serait alors de trouver une zone aussi économiquement dynamique que l’Allemagne en Europe. Réponse : la zone égéenne et anatolienne, qui viendrait en pendant à la vallée du Rhin. Entre les deux, un axe de développement majeur : le Danube.

Pour éviter les tensions internes persistantes à la zone euro, celle-ci doit penser à se doter d’un espace économique structuré sur deux zones à forte productivité. Là-dessus, la Turquie doit faire la preuve de son dynamisme économique, au-delà de sa seule situation d’émergence. Ankara a indéniablement une carte à jouer ; une carte cruciale, bien plus cruciale que la perspective d’un nouvel empire ottom@n.

Mais la France ne serait pas en reste : dans la triple perspective de la pérennité de l’euro, de celle du couple franco-allemand comme de son statut en Europe, Paris se devrait d’anticiper ce rôle émergent de la Turquie dans les équilibres européens... Qui a dit qu’UE rimait avec mort des intérêts nationaux ? [Question : Le prochain Président français osera-t-il faire de la Turquie sa première destination internationale ?]

- Une contrainte politique : l’évolution de l’UE vers un stade poussé du fédéralisme nécessite de dépasser l’État-nation, non seulement en taille, mais surtout en principe : une Europe fédérale ne s’appuiera pas sur la création d’une nation européenne où viendraient se fondre, s’assimiler toutes les différences nationales. Or l’intégration de l’altérité turque en plein cœur du système européen fera définitivement voler en éclat ce mythe « salvateur » d’une nation européenne, en gros judéo-chrétienne, qui ne serait que la persistance fantomatique du principe de légitimité de l’État-nation à une échelle « supérieure ».

Après la Turquie, ce serait à l’UE d’enterrer, et l’État-nation [non pas les nations], et sa nostalgie de l’assimilation.

L’adhésion de la Turquie pose la question de la citoyenneté, de l’universalisme européen, et par là, des frontières, au sens large du terme : elle permettrait de penser une citoyenneté européenne déconnectée des citoyennetés nationales, de déconnecter la revendication de valeurs universelles de celle d’un élargissement sans fin, d’imaginer une université européenne dont le réseau dépasserait largement le seul territoire de l’UE...

Alors, Turquie Européenne ? Oui, plus que jamais. Mais traverser le désert ne doit pas nous empêcher d’y prêcher. Et ce, dès aujourd’hui ; dans l’attente de l’horizon des alternances, turque et européennes : 2013 - 2015 - 2017 – 202...3.

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Pour aller plus loin :

- Et si l’Europe puissance passait par la Turquie, Cengiz Aktar

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