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Turquie : mettre aujourd’hui l’adhésion de côté pour laisser une chance à la Turquie

vendredi 9 mars 2007, par Dora Bakoyannis

Source : Le Figaro, 06/03/2007

Dora Bakoyannis est la ministre grecque des Affaires Etrangères, maire d’Athènes avant sa nomination au gouvernement. Réputée pour ses positions réformatrices et turcophiles au sein de la droite grecque, son arrivée à la tête de la diplomatie grecque a d’abord inquiété les nationalistes chypriotes grecs tendance EOKA, et notamment le Président chypriote, Papadopoulos. Depuis, la Turquie s’est engagée à signer un protocole insignable (sur l’ouverture des ports et des aéroports turcs aux Chypriotes) sur lequel butte tout processus éventuel de débloquage. Madame la Ministre n’en livre pas moins une lettre emplie de sagesse politique et diplomatique et indirectement adressée à ses homologues européens : en substance, laissons à la Turquie la chance de se défaire de ses propres démons avant de commencer à nous prononcer pour ou contre son adhésion à l’UE. Intervention d’autant plus louable qu’elle est sans doute la première déclaration officielle à intervenir depuis l’assassinat de Hrant Dink, qui a vu les démocrates de Turquie se demander si l’Europe ne les avait pas tout simplement oubliés...
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Je vous écris d’Athènes, après un bref aller-retour à Paris, ville chère à mon cœur où j’ai habité durant trois ans, à l’époque de la junte des colonels. Mon père, Constantin Mitsotakis, avait été arrêté en 1967. Un an plus tard, il quittait la Grèce avec sa famille. Je n’avais que 14 ans. Notre exil allait-il durer un mois, six mois, toujours ?
J’ai ressenti ce que pouvait être la nostalgie de ma patrie. Cruelle expérience, mais qui m’a donné le sens de l’Europe : parlant couramment l’allemand et le français, j’avais été inscrite dans une école allemande à Paris. Les élèves étaient de nationalité française et allemande, mais aussi autrichienne, italienne, espagnole, grecque… C’était les débuts de l’Europe. Les débuts, vraiment ! L’un de mes professeurs autrichien n’arrivait pas à comprendre comment une Grecque pouvait connaître l’allemand. Ça l’agaçait. Chaque fois qu’il s’adressait à moi, il me rappelait qu’après le Danube, c’étaient les Balkans, « la pire chose au monde », selon lui.

Lors de mon passage à Paris, campagne électorale oblige, on n’a pas manqué de me demander ce que je pensais des femmes qui avaient des ambitions présidentielles. Que répondre, sinon qu’elles n’ont pas à être jugées sur le genre, mais sur leurs capacités à gérer les problèmes ? La France rendra son verdict en mai. « On ne vote pour les femmes que lorsqu’elles sont des hommes d’Etat », a dit un bel esprit. Je dirais, moi, que les politiques sont comme les anges, ils n’ont pas de sexe.

Pour ce qui est de la campagne elle-même, je n’ai qu’un seul regret : qu’il n’y soit pas assez question de l’Union européenne. « Quelle Europe voulons-nous, avec quelles institutions ? » Telle est pourtant notre grande interrogation commune. Avec, parmi les corollaires d’un futur inconnu, l’éventuelle intégration de la Turquie. Alors que certaines opinions européennes sont hostiles à l’élargissement en faveur d’une nation laïque à population musulmane, nous, Grecs, poursuivons depuis plusieurs années déjà une politique d’ouverture à l’égard d’Ankara. Pourquoi ? Parce qu’en qualité de frontière à l’est de l’Europe, nous sommes bien placés pour comprendre quelle garantie de stabilité et de développement une Turquie européenne représente.

Dans la mesure où l’Union européenne n’est pas un club chrétien, mais un club de valeurs, il faut qu’elle poursuive son dialogue avec la Turquie, laquelle a encore un long chemin à parcourir pour devenir une démocratie selon nos critères. Mais si, dans quinze ou vingt ans, elle y parvient, son intégration sera essentielle. La Grèce ne pourra que s’en féliciter, se retrouvant avec un nouveau voisin européen. Ce qui vaut pour nous, vaut pour la stabilité dans une région fragile comme celle de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient.

On doit être honnêtes avec les Turcs. On ne peut pas exiger de profondes réformes sans prendre l’engagement de l’adhésion au cas où ils satisfont toutes les conditions et les critères exigés par l’Union européenne. Le message grec est net : « Si vous faites vraiment le nécessaire, nous voterons votre intégration » ou, en anglais, « full compliance-full membership ». Notre attitude, pour être claire, n’en demeure pas moins ferme. Nous n’ignorons rien des problèmes de ce pays, tels que le non-respect des droits de l’homme, la question des minorités, le rôle prépondérant de l’armée, parfois très réservée vis-à-vis des réformes nécessaires de démocratisation. L’entrée de la Turquie en Europe passera également par l’apurement de la question chypriote. Pas moins de 40 000 soldats turcs stationnent dans la petite île de Chypre, ce qui revient à dire qu’une partie de l’Europe est actuellement occupée par un aspirant à devenir membre de la communauté. Ce n’est pas un mince paradoxe.

Réformistes contre forces obscurantistes

Notre attitude demeure, néanmoins, celle de l’ouverture, dans une perspective à long terme, la fonction du politique étant d’anticiper et de désamorcer les possibles conflits. Notre début de XXIe siècle marque une exacerbation des confrontations politico-religieuses. Nous, Grecs, avons longuement cohabité avec le monde musulman, nous le connaissons bien. Notre presse, par exemple, a su d’instinct rester prudente lors de l’affaire des caricatures du prophète Mahomet, en s’abstenant de les publier. Nous savions d’expérience que ce serait une erreur. C’est en se connaissant que l’on se respecte.

Réformistes pro-européens et forces obscurantistes s’affrontent actuellement en Turquie. Nous espérons que les dirigeants turcs resteront fermes sur la voie européenne.

Sachant que quinze à vingt ans seront nécessaires à cette révolution intérieure - si elle s’opère - la question actuelle n’est pas de savoir si l’on intègrera ou non la Turquie maintenant, mais de lui en donner la chance, et la motivation. Nous vivons dans un monde globalisé où tout est lié. Rien ne s’y passe qui n’en affecte une autre partie. Il faut en avoir conscience.

Mon père, qui fut Premier ministre de 1990 à 1993, deux fois condamné à mort durant l’occupation de mon pays par les forces du nazisme, et remis en prison par la dictature grecque, m’a appris qu’il n’y a qu’une force en politique : le peuple. Il m’a aussi expliqué la différence entre un politicien et un leader. Le politicien ne voit que jusqu’au lendemain. Un leader doit voir plus loin, dire la vérité, et agir en conséquence. Au risque d’être impopulaire. Telle est sa responsabilité.

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