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Turquie : la tutelle de l’armée, c’est fini !

mercredi 10 mars 2010, par Ahmet Insel

Se poser la question du timing de l’AKP et de ses supporters dans la problématique du passage d’un régime de tutelle militaire à un régime authentiquement démocratique est une responsabilité à relever sans plus attendre. C’est le droit et le devoir de tout socialiste, de tout démocrate, de toute personne ayant pour horizon une Turquie soucieuse de liberté et de justice.

« Hé ! Trouve-toi un autre jouet que le peuple maintenant !... »

Tout le monde en a certainement conscience mais il n’est pas inutile de le répéter : désormais le régime de tutelle de l’armée n’est plus, de facto, en vigueur en Turquie. Des généraux et des officiers en retraite ou d’active sont placés en garde à vue, d’anciens chefs de corps d’armée interrogés et jugés, des plans honteux étalés en place publique, des bâtiments de l’armée soumis à des perquisitions… Après tous ces développements, l’instruction récemment lancée dans le cadre de l’affaire du plan d’action dit Balyoz a porté un coup fatal au régime de tutelle militaire.
Le fait que quinze généraux de corps aient laissé toute la nuit allumées les lumières de l’Etat-major général en guise de protestation constitue la dernière preuve de la fin de cette époque.

Cette enquête, à la différence des procès de l’affaire Ergenekon, est liée à des activités menées par des officiers supérieurs dans le cadre de l’exercice de leurs fonctions et comme partie intégrante de leurs missions. C’est sur ce point assez différent d’activités menées par des officiers en retraite et visant à créer les conditions d’un coup d’Etat en déstabilisant la société, en s’attaquant au gouvernement. Cette affaire, même si on en fait un jeu de guerre, une simple simulation tactique, indique la simple capacité qu’ont les chefs militaires d’imaginer un « jeu » pouvant aller jusqu’à la dissolution de l’assemblée, la prise du pouvoir et combien ils peuvent déroger du tout au tout aux règles de l’Etat de droit. C’est une faute pour les forces de sécurité que de planifier un renversement du gouvernement légitime, une fermeture du parlement et une suspension de la vie démocratique.

Il n’y a pas de mais

Y a-t-il eu faute ? C’est au juge de trancher. Ce qui importe aujourd’hui, c’est qu’une telle activité soit devenue une faute inacceptable, que de tels projets soient désormais totalement illégitimes et que ces principes soient affirmés une bonne fois pour toutes, clairement, sans manquement, sans exception possible. Que tout cela soit gravé dans la conscience publique.

Généralement un régime prend fin dans les faits avant même que ne se métamorphose totalement la structure socio-politique sur laquelle il repose. Même si les institutions, les lois, les habitudes de l’ancien régime perdurent, elles ne sont plus en mesure de mener à bien les missions pour lesquelles elles ont été fondées. Voilà la situation dans laquelle nous nous retrouvons aujourd’hui.

Les institutions et les lois du régime de tutelle militaires sont en vigueur. Les gardiens militaires et civils de ce régime sont à leurs postes mais malgré tous leurs efforts la pédale tourne à vide. La légitimité sociale qui était l’âme du régime s’est éteinte. Et par conséquent, le régime donne à contempler les derniers soubresauts, les ultimes spasmes de son agonie. Le fait que le gouvernement ait ouvertement fait face au « mémorandum » militaire du 27 avril 2007 et que les efforts de coup d’Etat internes menés par l’entremise de la cour constitutionnelle aient été rendus caduques par les élections du 22 juillet suivant prouvait déjà qu’il ne restait plus de force d’action à ce régime de tutelle. L’arrivée des actes d’accusation de l’affaire Ergenekon puis la salve de procès qui s’ensuivit et l’impuissance des défenseurs de ce régime de tutelle l’attestait de plus belle. Le procès en fermeture intenté contre l’AKP était une arme directement tirée de l’arsenal des réflexes d’ancien régime. Et elle non plus ne donna pas les résultats escomptés. Cette arme elle aussi avait fait son temps.

Les réactions contre l’enquête menée dans le cadre de l’affaire Balyoz constituent de ce point de vue la dernière scène d’une agonie. Dorénavant les tentatives de coup d’Etat ou les entreprises putschistes, à commencer par les nouveaux procès en dissolution qu’on pourrait intenter à l’AKP, sont des armes auxquelles les derniers mousquetaires de l’ancien régime peuvent encore recourir, tout espoir éteint. Alors que le régime meurt à petit feu, eux aussi sont condamnés à l’impuissance dans leurs tentatives de le ranimer, a fortiori de le ressusciter.

Il est nul besoin d’analyse approfondie, ni de se creuser la tête pendant des jours pour prévoir qu’une nouvelle tentative de dissolution de l’AKP ne pourrait pas donner autre chose que la possibilité d’une nouvelle victoire électorale éclatante pour ce parti. Mais dans cette extinction de la raison que l’impuissance suscite, les gardes prétoriens du régime sont tout à faire en mesure d’appuyer sur la gâchette. Ils créeraient alors les conditions d’un chaos. Et finalement, assureraient à ce régime mort de facto, un décès officiel et historiquement bien plus rapide que prévu.

Question de légitimité

Ou alors, autre possibilité, la rage d’avoir été défait et d’être livré à l’impuissance nous conduirait à un coup d’Etat. C’est possible, mais quand bien même réussirait-il, il ne ressusciterait pas le régime de tutelle. Un tel coup d’Etat ne pourrait pas s’appuyer sur la légitimité dont étaient parés les putschs de 1960 et 1980.

Quoi qu’on en dise, de quelque façon qu’on l’habille, une écrasante majorité de la population ne pourrait pas considérer qu’il s’agit d’autre chose que d’une action menée par l’armée pour servir ses propres intérêts. D’ailleurs lors des précédents coups d’Etat, l’armée était parvenue à convaincre, même partiellement, la population qu’elle avait pris le pouvoir, non pour elle, mais pour le pays et la nation.
En recourant rapidement à des élections, elle était parvenue à protéger cette image et à renforcer le régime de tutelle… Aujourd’hui, un coup d’Etat serait tout de suite associé à une menée illégitime de l’armée visant à préserver ses intérêts politiques et sociaux, ses intérêts égoïstes.

Même si la probabilité en est infime, imaginons qu’un tel coup d’Etat ait lieu. Une telle entreprise n’accouchera pas du vieux régime de tutelle mais d’une copie de ces régimes putschistes dont l’Amérique latine a connu nombre d’exemples au cours du 20e siècle. Le régime de tutelle n’est pas un régime dans lequel l’armée détient directement le pouvoir. La junte de colonels en Grèce en 1967 n’est pas un régime de tutelle, c’est une dictature militaire. Dans la Turquie et le monde d’aujourd’hui, une telle dictature militaire peut-elle durer ? Une telle aventure ne diviserait-elle pas l’armée turque elle-même ?

Une nouvelle problématique

Si le régime de tutelle a de facto pris fin, alors le véritable problème est de fonder un nouveau régime. De savoir si ce nouveau régime sera fondé dans le respect ou non des principes d’un régime démocratique. De savoir s’il se débarrassera ou non des lies du vieux régime de tutelle.
Parce que le vide laissé par un régime mort de facto peut très bien être comblé par un régime autoritaire, centralisateur, unidimensionnel. Et la priorité de l’agenda démocratique aujourd’hui c’est le combat à mener pour que ce vide ne soit pas bouché par un modèle de démocratie autoritaire. C’est de débusquer toutes les atteintes au droit quelles qu’en soient les victimes. Ce qui ne veut pas dire défendre les généraux de Balioz ou les prévenus d’Ergenekon.

C’est la raison pour laquelle se poser la question du timing de l’AKP et de ses supporters dans la problématique du passage d’un régime de tutelle militaire à un régime authentiquement démocratique est une responsabilité à relever sans plus attendre. C’est le droit et le devoir de tout socialiste, de tout démocrate, de toute personne ayant pour horizon une Turquie soucieuse de liberté et de justice.
Et tous ceux qui tentent d’écarter ce genre de critiques en nous accusant de défendre Ergenekon font la démonstration de ce qu’ils tentent de combler le vide du pouvoir par et pour leurs propres officines. Parce que la démocratie ne se fonde pas sur les seules peurs et angoisses.

L’AKP dispose d’une forte majorité au parlement. Se poser la question des calculs politiques de ce parti, du timing de ses initiatives, c’est se poser la question de savoir où nous allons alors que nous sortons de l’ancien régime. Désormais, à la question « que faites-vous à l’assemblée ? » l’AKP ne peut plus répondre qu’on l’entrave. Il n’est plus possible non plus de taxer tous les gens qui les interrogent sur leurs projets de soutenir Ergenekon. Il ne leur est plus désormais d’autre obstacle à l’établissement d’un espace pour le libre débat démocratique et à la libération de la société, qu’un manque de volonté politique.
Le combat pour la fondation d’une République solide et tirant sa force de la démocratie commence véritablement aujourd’hui. A long terme, l’existence de la gauche en Turquie procèdera de la place qu’elle saura, ou pas, prendre dans ce combat.

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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