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The Turkish Apaches (2) - Le calumet de la paix

vendredi 5 août 2011, par Clément Girardot

Après avoir exploré l’hypothèse française dans le premier épisode de la série sur le mouvement Apaçi turc, il reste à questionner le plus évident : le lien direct entre les Turcs et les peuples amérindiens dont le mouvement Apaçi serait la dernière preuve intangible. Quoi ? Non, ceci n’est pas une farce.

La toile turque fourmille de ces théories plus ou moins abracadabrantesques et plus ou moins crédibles scientifiquement. Des ouvrages et des émissions de télévision ont aussi été consacrées aux racines turciques des Amérindiens, continuant à nourrir l’imaginaire de nombreux citoyens turcs, notamment dans les milieux nationalistes, et avec aussi un certain écho chez les intéressés aux États-Unis. Plusieurs conférences et rencontres turco-amérindiennes ont été organisées récemment : en 2008 à New York et en 2010 à Istanbul.

Il suffit de taper la question « Kızılderililer Türk mü ? » (Les Amérindiens sont-ils des Turcs ?) sur Google pour se rendre compte que le débat anime des centaines et des centaines de pages de forums en langue turque, regroupant des milliers de commentaires à partir du copier-coller de quelques articles. Les conclusions sur l’ascendance turcique des Amérindiens en disent sûrement plus sur la fascination de certains chercheurs et analystes turcs pour les théories raciales que sur le sérieux de leurs démarches scientifiques. Mais, au juste, pourquoi les Apaches seraient turcs ?

Parmi les postulats scientifiques, il faut mentionner la théorie de la « langue soleil » et la thèse turque d’histoire en vogue aux grandes heures de la révolution kémaliste dans les années 30. Selon la première, la langue turque est à l’origine de toutes les langues du monde et selon la seconde, les peuples Turcs d’Asie Centrale, par leurs migrations, ont fondé les brillantes civilisations de l’Antiquité. Ces théories ont ensuite irrigué les manuels scolaires turcs et l’idéologie officielle jusqu’à nos jours, comme en témoignent les travaux de l’historien français Étienne Copeaux. Selon d’autres théories énoncées par des archéologues, les premiers Amérindiens auraient migré de Sibérie en passant par le détroit de Beiring durant la période glaciaire (entre 20 000 et 10 000 av. J.C.). La région d’origine étant rapprochée, voilà la raison principale invoquée pour soutenir la thèse de l’origine turcique des Amérindiens.

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Ultra-nationaliste notoire, pan-turquiste et ancien professeur de l’Université de Colombia, Reha Oğuz Türkkan (1920-2010) a contribué à populariser la théorie des Amérindiens turcs grâce à son ouvrage Kızılderililer ve Türkler (Les Amérindiens et les Turcs – 1999). En 2010, le film western turc grand public Yahşi Batı (L’Ouest Magnifique) met en scène deux représentants de l’Empire Ottoman sillonnant le Far West américain. Dans une scène, le célèbre acteur comique Cem Yılmaz interpelle ainsi ses cousins peaux-rouges peu hospitaliers : « Nous venons d’Istanbul, on y dit que les Indiens sont turcs. [...] Et si on dit que avez le bonjour d’Apaçi Selim de Kasımpaşa [quartier d’Istanbul] ? ».

Décédé en 2010, Reha Oğuz Türkkan, n’a pas eu le loisir d’observer l’expansion des Apaches anatoliens, mais en regardant les westerns et surtout en lisant des romans historiques turcs et français, il avait la conviction dès sa tendre enfance de la parenté des anciens Turcs avec les Amérindiens. Il s’était mis en tête de fuguer de chez lui et d’aller sauver ses cousins victimes des méchants cow-boys en traversant le continent asiatique. Le projet ne s’est pas concrétisé, mais en 1934 une rencontre avec Atatürk à Büyükada (Istanbul) allait confirmer sa conviction. En discutant avec le leader turc sur l’origine gagaouze de ses camarades de classe, ce dernier lui aurait déclaré : « Ils parlent encore le turc … Il existe d’autres peuples qui nous sont apparentés, les Hongrois par exemple, ou les Amérindiens ». Mustafa Kemal semble oublier que le continent américain était habité par une mosaïque de peuples très différents avant l’arrivée des colons européens.

Pourtant, Atatürk s’intéressait de près à la question amérindienne puisqu’il avait envoyé l’historien Tahsin Mayatepek comme ambassadeur de Turquie au Mexique pour faire des recherches sur les origines turciques des Mayas et aussi sur le mystérieux continent Mu, autre marotte du fondateur de la République Turque.

Se basant sur les travaux de linguistes européens dont ceux du français Georges Dumézil (1898 – 1986) sur le Quechua, les partisans de l’origine turcique des Amérindiens mettent en avant la ressemblance de certains mots turcs avec ceux des langues amérindiennes dont ata (père) et ana (mère) par exemple. Les anciens Turcs et les Amérindiens partageraient aussi des pratiques spirituelles communes : le chamanisme et le culte du soleil. Certains auteurs dressent aussi des parallèles entre les différents mythes fondateurs et les particularités culturelles, dont les motifs des tapis ou la musique. Des tests ADN viendraient renforcer cette hypothèse qui ne fait pourtant pas consensus dans le monde scientifique.

Au-delà de leur véracité, ces recherches ont déclenché des rencontres interculturelles pour le moins insolites comme le relate dans un livre le chercheur Melungeon Brent Kennedy : « Depuis 1995, des centaines d’enfants appalachiens de Virginie, du Tennessee et du Kentucky, correspondent avec des jeunes Turcs [...]. Une pléthore d’échanges culturels se développe. Il n’est plus surprenant de voir des musiciens turcs jouant et dansant avec les violonistes et chanteurs appalachiens. »

Selon Brent Kennedy, son peuple serait issu des esclaves turcs ottomans que Sir Francis Drake aurait débarqués sur le nouveau continent par au XVIe siècle. L’origine des Melungeons suscite des polémiques féroces dans la blogosphère américaine, certains accusant le lobby turc à Washington et certains leaders Melungeon d’instrumentaliser la communauté pour servir l’agenda politique d’Ankara. Mais tout cela nous éloigne de l’Anatolie et de ses jeunes Apaches gominés et dandinant dont les caractéristiques socioculturelles feront l’objet du troisième volet de la série.

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Sources

Source : Mashallahnews.com

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