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Silencieuse émergence du cinéma turc

vendredi 26 février 2010, par Marillac

Février 2010, l’Ours d’or est allé à Miel. Rien de surprenant me direz-vous, c’est dans l’ordre des choses. Non, le plus surprenant c’est que les médias aient fini par évoquer cette attirance plutôt commune du plantigrade pour la non moins commune sécrétion des abeilles alors que l’Ours d’argent allait à… Roman Polanski.

Soyons clairs le grand vainqueur de la Berlinale 2010 est Semih Kaplanoglu avec son film Bal, Miel en français. Bravo à lui. Mais n’omettons pas de céder à la vague de miséricorde, d’affliction et de passion très people qui ne nous quitte plus dès lors qu’il est question du démiurge Polanski. Il fallait bien un prix pour que la profession fasse la démonstration de son éternelle reconnaissance à grand renfort de bruit et de paillettes, de discours, de thèses. Il faut en effet parler beaucoup, s’engager et professer à tout-va dans le cinéma d’aujourd’hui pour se faire entendre, pour exister sans doute. Il faut de la couleur, des infrabasses, de la musique et des hélicoptères traversant l’espace sonore de la salle pour faire encore vibrer le public. Sinon, jouez sur le pathos, le people ou les films à thème qui vous donnent l’impression de militer pour une cause moyennant le prix d’une simple place. Bravo donc à la presse continentale et globale de n’avoir parlé que de Polanski. Ca fait très Closer. Question cinéma, repassez, repassons, repasse.

Pas question ici de vous la rejouer sur le mode « on ne parle pas des Turcs, c’est une honte, tout le monde s’en fout !!! » Non non, là n’est pas la question.

Elle est plutôt dans ce que cet état de fait médiatique nous révèle en filigrane. Quand l’Europe et les professionnels de la profession se complaisent dans l’adoration du génie en butte à l’injustice de la justice, le cinéma continue son petit bonhomme de chemin dans le silence, l’observation, la révélation. L’affaire Polanski nous e…, passons, de grâce, passons au cinéma. C’est de Suisse encore, sur les rives du lac Léman, pas loin de Lausanne (clin d’œil, habile ?!!!), que l’inénarrable JLG a prophétisé la mort du cinéma, dénoncé le règne d’un septième art, bavard, hagard, blafard et plutôt rasoir. On ne le démentira pas à la vue des affiches de nos étonnants multiplexes.

Pourtant il n’a pas tout à fait raison. Le cinématographe continue de tenir ses promesses quelque part dans des espaces périphériques, il continue d’inventer des formes à l’abri du très médiatique assommoir, loin des centres du marché global du multimédia. Un peu en décalage intellectuel, un peu en décalage culturel, il se situe également dans un vrai décalage économique, situé dans cette émergence des pays et des régions qui s’approprient aujourd’hui le monde actuel sans le douillet cocon des sympathiques narrations, nations, fictions, procrastinations des pays « développés », tous ces discours ou thèses sur le monde et la vie tels qu’ils vont ou ne vont pas, ô mon dieu, racontons-nous des histoires le soir au coin du feu parce que dehors il fait froid et que rôdent le voleur de poule et le brûleur de caisse… Mais je m’égare.

Semih Kaplanoglu se tient là, dans le froid, en compagnie du voleur de poule et du croquemitaine. Avec une cinématographie, une sensibilité propre et sidérante. Connotations, extensions personnelles, il filme Yumurta, l’œuf, je revois le même objet dans Uzak de Nuri Bilge Ceylan. Il tourne Süt, le lait, je pense au lait dans Le Miroir ou le Stalker de Tarkovski, dans Le vent nous emportera de Kiarostami, toute cette poésie du réel qui nous rapproche du mythe. Des bruits courent dans cette filmographie mais encore faut-il tenter de les écouter, de les percevoir dans un monde où l’on fait du spectateur le filament d’un spectacle global qu’on lui insuffle à haut débit.

- Semih Kaplanoglu est pour cela issu d’une tradition qui cultive le silence, la discrétion qui reste minoritaire, occultée, privée. Il n’impose pas un cadre, une somme, une forme qui serait comme un dénominateur commun à tout un public. Juste une forme, des formes, des tentatives de réponse à des questions dont d’autres reprendront la problématique pour tisser de nouvelles formes. A l’ère du web global, cette histoire de tissage est plutôt prometteuse.

- Discret sans doute, comme nous l’ont rappelé les médias le week-end dernier, mais pas seul, Semih Kaplanoglu. Ne serait-ce qu’en Turquie, avec Nuri Bilge Ceylan, Yesim Ustaoglu, voici quelques réalisateurs qui se posent la question d’un retour en Anatolie, d’un retour sur eux avec les seuls outils du cinéma.

Anatolie et cinéma ? Pourquoi est-ce si important ?

- Bien évidemment, la facilité nous pousserait à répéter les mêmes motifs, les sempiternels poncifs, à pousser les mêmes refrains et à redire que dans une Turquie traversant la triple crise de l’ouverture sur le monde, du retour sur son passé et de l’émergence de l’individu moderne, poser sa caméra sur un coin d’Anatolie ne peut procéder que d’un besoin de reconstruction, de redécouverte, d’affirmation d’une identité. Mais cela va plus loin.

- de par la tradition cinématographique à laquelle ils se rattachent (le cinématographe, disait Bresson, pas l’entertainment, activité louable certes mais aux finalités bien différentes), ces réalisateurs ont parfaitement compris que leur art n’était pas une histoire de fond mais avant tout de forme : il s’agit de donner un cadre puis un montage à la matière brute anatolienne. De la laisser advenir sans tenir de discours sur l’identité culturelle, ethnique, religieuse, voire même sur la diversité, la tolérance, de se laisser surprendre par la vie qu’elle contient en abondance, les inflexions, les mirages, la fiction, le réel. Il ne s’agit pas de dire les choses mais de les laisser se dévoiler. Voici un cinéma de l’attention. Et des choses cachées, l’Anatolie en regorge. Depuis des millénaires.

- Poser sa caméra dans un village d’Anatolie, filmer et enregistrer c’est laisser la porte ouverte à la résurgence de souvenirs, de choses passées, de sons oubliés, de gestes immémoriaux, de mythes. Pourquoi, comment Yusuf s’effondre-t-il une nuit à la fin de Yumurta au pied d’un molosse ? D’où vient cet animal ? De la réalité ? Du mythe ? A quoi fait-il écho ? Et ces puits creusés dans la terre, montrent-ils jamais leur fond ? Ne nous mènent-ils pas à la répétition de traditions, de gestes ou de mots, de sensations, d’émotions vécues des millénaires plus tôt, par d’autres peuples, d’autres cultures, d’autres humains ?
Poser sa caméra en Anatolie ce n’est pas seulement se poser la question de son passé, c’est plonger profondément dans une matière humaine si dense et si profonde qu’elle fait le fond d’une immense partie de ce qu’on nomme tradition européenne, de la Genèse à l’Illiade en passant par les pères de l’Eglise, Rumî et combien d’autres encore.
Poser sa caméra en Anatolie c’est se confronter à l’autre, à une déroutante, éclatante diversité, foisonnante complexité à laquelle l’individu européen a échappé, à laquelle l’individu européen s’est fermé lorsqu’il s’est construit. Dans le monde global qui est le nôtre aujourd’hui, il y est, y sera obligatoirement confronté, en dehors de lui-même. L’individu qui émerge en Turquie n’aura pas accès à une identité stable et unique pour se construire. Il est donc condamné à être le précurseur de ce vers quoi devra évoluer l’individu européen. C’est ce vers quoi tendent ces jeunes cinéastes turcs, ces inventeurs, ces déchiffreurs de formes. Ils sont d’ores et déjà en train d’élaborer les anticorps dont nous aurons besoin demain en France, en Allemagne, ailleurs pour endiguer, chevaucher cette altérité débordante…

- La tradition intellectuelle turque (iranienne également) ne passe pas par le concept, « l’intégration » conceptuelle de la réalité (pardon aux philosophes !). Plus narrative et bien moins abstraite, elle s’appuie plus volontiers sur la comparaison, l’image ou la poésie, voire l’aphorisme, laissant l’esprit, la mémoire, les souvenirs ou encore les impressions recoudre les morceaux déchirés de cette « robe sans couture du réel ». C’est une forme de pensée interrogative, intuitive et créatrice, une intelligence du réel et du monde que le cinéma a rendu aux sociétés occidentales et prolongé dans les cultures « orientales » russe, iranienne et turque aujourd’hui. Nul doute que cette approche déroutante du réel soit des plus utiles dans l’invention de ce que seront l’homme et les sociétés globales de demain.

Or avec ces réalisateurs-là, le cinéma turc contemporain et avec lui la Turquie contemporaine s’imposent de manière plus évidente chaque jour parmi les plus essentiels laboratoires européens d’invention de la modernité. En ce sens oui, l’Anatolie est de plus en plus européenne. Bravo à Arte production de l’avoir compris. Merci à la Berlinale de l’avoir reconnu. Merci à la presse de ne pas l’avoir trop ébruité, c’est de silence dont nous avons besoin.

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