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Mehmet Ulusoy, « un magicien des planches »

dimanche 12 juin 2005, par Catherine Bédarida

LE MONDE

Le metteur en scène turc Mehmet Ulusoy est mort d’une crise cardiaque, mardi 7 juin, dans un hôpital parisien où il était soigné pour un cancer du poumon. Il était agé de 63 ans.

Mehmet Ulusoy a passé plus de vingt ans en France, où il a contribué à faire connaître l’œuvre du poète turc Nazim Hikmet.

Après avoir fondé la première troupe de théâtre de rue en Turquie, à la fin des années 1960, Mehmet Ulusoy crée à Paris en 1972 le Théâtre de la Liberté. Menacé par le régime militaire dans son pays, il reste en exil. Il se forme auprès du grand metteur en scène italien Giorgio Strehler et devient son assistant pendant trois ans.

« Pour pouvoir rester auprès de Strehler, j’ai commencé par passer plusieurs mois à dormir dans la gare de Milan : je n’avais pas d’argent, mais je voulais absolument travailler avec lui » , nous expliquait-il en juin 2004 à Istanbul, pleurant à l’évocation de son maître.

En 1973, il présente en France Le Nuage amoureux, de Nazim Hikmet, des textes écrits pour la plupart en prison, où l’auteur a passé trente-cinq années jusqu’à sa libération en 1950 sous la pression internationale. La pièce, bien accueillie, sera remontée plusieurs fois par Mehmet Ulusoy.

De même, il met en scène d’autres textes de Nazim Hikmet, Paysages humains ou Pourquoi Benerdji s’est-il suicidé ? En 1976, il est invité dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon.

L’homme de théâtre se consacre aussi à d’autres auteurs. Il donne Une saison au Congo, d’Aimé Césaire, en 1989 à la Colline, à Paris. En 1991, il adapte Le Pilier, de Yacher Kemal, le grand romancier kurde qui dénonce la pauvreté et l’injustice subies par les populations kurdes de Turquie.

Michel Cournot salue le metteur en scène (Le Monde du 30 septembre 1989) : « Mehmet est un ogre, une grande gueule, un agité. Il faut que dans l’espace scénique, ça hurle, ça vole, ça éclate, ça cogne, sans le moindre répit. (...) Mehmet Ulusoy est un metteur en scène de première force, un chorégraphe, un décorateur et, pour tout dire, un poète. Un incroyable magicien des planches. »

En France, il contribue à la formation des jeunes comédiens à l’école d’art dramatique de la rue Blanche, comme Cécile Garcia-Fogel. Il dirige Didier-Georges Gabily, jeune acteur qui deviendra auteur de théâtre.

Mehmet Ulusoy était retourné à Istanbul, à la faveur de l’assouplissement du régime turc dans les années 1990. Il se montrait très attaché à la laïcité de son pays : « C’est la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui nous sauve de la catastrophe subie par les pays voisins. » Il craignait que l’actuel gouvernement islamique modéré ne soit tenté de censurer certains arts telle la danse.

En 2002, à l’occasion du centenaire de la naissance de Nazim Hikmet, Mehmet Ulusoy avait fait une nouvelle mise en scène de Pourquoi Benerdji s’est-il suicidé ?, avec le Théâtre national d’Istanbul. Après les années de censure et d’exil, Mehmet Ulusoy retrouvait l’accès à la scène dans son pays.

Cette circulation enfin libre donnait raison à la phrase de Nazim Hikmet que le metteur en scène aimait citer : « J’ai souvent perdu et ma liberté et mon pain, je n’ai jamais perdu l’espoir. »

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