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Libérer Atatürk

mardi 18 septembre 2007, par Devrim Sevimay, Marie-Antide

Voici une interview passionnante et par son contenu et par la personnalité de son auteur. Elle correspond à plusieurs réflexions entendues au cours d’entretiens ou de dîners sur un travail entrepris par un ou des groupes d’intellectuels pour rafraîchir les annotations des discours d’Atatürk. Ces travaux devraient être publiés en 2008, pour le 70 anniversaire de sa mort. Pour rappel, les discours d’Atatürk, y compris le Nutuk, sont difficilement lisibles en version originale.

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Portrait réalisé par Ned Pamphilon en 2000, peintre anglais résidant à Istanbul.
(http://nppataturk.blogspot.com/)

Le véritable enseignement d’Atatürk est universel

- Le quotidien Milliyet du 3 septembre 2007 publie un entretien réalisé par Devrim Sevimay avec Özdem Sanberk, ancien ambassadeur et Sous-secrétaire d’Etat au MAE.

- Dans une tribune publiée le 9 août dans le quotidien Radikal, vous faites état de « l’héritage universel d’Atatürk ». Pourquoi avez-vous préféré utilisé le terme « héritage » ?

Quand on parle de la « pensée d’Atatürk », on pense immédiatement aux Associations de la Pensée kémaliste [très actives lors des « meetings républicains » du mois d’avril dernier]. Les termes « principes et révolutions » évoquent d’autres rapprochements. Par exemple, je n’aime pas parler des « six flèches » quand je parle d’Atatürk [les 6 flèches symbolisent le crédo kémaliste ; imaginées en 1931, elles ont été intégrées à la Constitution en 1937 — nationalisme ; républicanisme ; populisme ; étatisme ; laïcisme ; révolutionnarisme]. Les six flèches n’ont pas été pensées comme un éventail de principes inaltérables et fermés à toute évolution au moment de la création du CHP. Malheureusement, c’est ce qu’elles sont devenues, une sorte de doctrine inchangeable pour le parti. Pour cette raison, il serait erroné de les prendre pour référence. A mon avis, le mot « héritage » est plus fécond.

- Qu’est-ce alors l’héritage universel d’Atatürk ?

Atatürk dit « Essayez d’atteindre le niveau de ce qu’est la civilisation contemporaine, voire même de le dépasser ». Atatürk attendait de la nation turque qu’elle contribue à la paix, aux sciences, à la politique et aux arts mondiaux et qu’elle s’intègre avec le monde contemporain. Dire « adopter les valeurs contemporaines telles qu’elles sont aujourd’hui » est un message qui transcende le temps et le lieu. C’est cet idéal universel que je tire de l’héritage d’Atatürk.

- A votre avis, quelles sont aujourd’hui ces valeurs contemporaines ?

Une démocratie libérale qui fait la part belle à la responsabilité et aux droits de l’individu, avec des politiques sociales, une société ouverte, où l’environnement est protégé et où prévaut l’égalité entre les hommes et les femmes. Ces points constituent aujourd’hui la mesure de la modernité et c’est également le point souligné par Atatürk. Pour cette raison, l’héritage d’Atatürk n’est pas un obstacle au développement de la démocratie libérale en Turquie. De plus, la République et la démocratie libérale ne constituent pas une alternative l’une pour l’autre. Bien entendu, si cet héritage n’est pas présenté comme un enseignement statique et idéologique.

- Qui le présente sous cette forme ?

Ceux qui l’instrumentalisent. Malheureusement, les politiciens sans envergure, qui ont utilisé Atatürk comme un instrument, ont rétréci sa vision et en ont fait un dogme. En outre, chaque coup d’Etat a un peu plus « usé » Atatürk. On a fait le contraire de ce qu’il pensait. Et puis, toutes les restrictions édictées au sujet d’Atatürk ont empêché sa compréhension.

- A votre avis, qui a le mieux compris Atatürk ?

D’après moi, la rare personne à l’avoir compris est l’écrivain Andrew Mango. J’ai eu l’occasion de le rencontrer et d’avoir de longues heures de discussions avec lui pendant mon séjour en Angleterre. A part lui, difficile de trouver quelqu’un d’autre, car il n’existe pas un enseignement sur Atatürk en Turquie. Avez-vous jamais entendu parler de l’idéal universel d’Atatürk avant moi ? Pourtant, l’enseignement d’Atatürk que nous négligeons est très précisément cette universalité. Nous nous concentrons toujours sur son génie militaire, ses principes, ses réformes et ses principes fondateurs. La raison en est que ce sont en général les militaires qui se le sont appropriés en Turquie. (…).

- Que nous apportera la redécouverte de cet héritage d’Atatürk ?

Le climat de confrontation qui règne en Turquie prendra fin. Cet héritage constituera la base d’une immense conciliation et nous ouvrira les portes de la véritable démocratie libérale.

- La démocratie libérale n’existe-t-elle pas en Turquie ?

Elle progresse très difficilement. Les démocraties libérales n’apparaissent pas comme en un claquement de mains. C’est un processus sociologique très douloureux. C’est la raison pour laquelle la Turquie poursuit toujours sa transformation. Elle est sur la bonne voie, mais cela prend du temps. S’éloigner du point de départ original d’Atatürk rallonge la route. Tant que nous n’arrivons pas à nous éloigner de l’autocratie, nous sommes entraînés parmi les sociétés retardées. Malgré tout, nous avons réussi à passer à la démocratie. Et je pense que c’est absolument grâce à Atatürk. Il ne faut pas oublier que sur les 84 ans de la République, 60 se sont déroulés dans une démocratie parlementaire qui fonctionnait. (…)

- Si après avoir lu ces lignes, certains vous critiquent de produire un nouvel Atatürk selon la conjoncture et jugent insignifiante cet idée d’héritage universel ?

C’est possible, je respecte leurs idées. Dans ce cas, ils doivent m’expliquer la raison pour laquelle dans un monde musulman de 1,5 millions d’âmes, un seul pays d’une population de 70 millions habitants fait des pas importants dans la voie de la démocratie libérale. Cette raison réside dans les principes fondateurs de la République et de ce fait dans l’idéal d’universalité d’Atatürk.

- Pourtant, certains affirment exactement le contraire. Par exemple, le parlementaire britannique Andrew Duff a prétendu que la Turquie ne pouvait pas passer à la démocratie tant qu’elle n’avait pas mis au rancart les portraits d’Atatürk.

C’est ce qui m’attriste le plus. Pendant les 40 ans que j’ai travaillé à l’étranger, j’ai toujours été témoin d’un grand respect vis-à-vis d’Atatürk. Au cours des 5 ou 10 dernières années, il y a toutefois eu un nouveau stéréotype. On a tendance à tracer le portrait suivant : « Atatürk était un héros national qui a libéré sa patrie, mais il gouvernait le pays d’une manière autoritaire, un peu comme Nasser ou Castro ». Les propos de Duff sont la preuve qu’Atatürk n’a pas été compris. D’après eux, Atatürk était un autocrate qui voulait occidentaliser une société orientale.

- Les étrangers ne sont pas seuls à penser de cette façon. Faire l’éloge d’Atatürk, en particulier chez les intellectuels turcs, est devenu quelque chose de dirimant.

A tel point qu’Atatürk est devenu une figure que l’on n’approuve pas du point de vue politique. Cet entretien et le fait de mettre l’accent sur Atatürk dans la voie de la démocratie libérale seront considérés comme un retour en arrière par nos amis libéraux. Ce n’est pas mon opinion. Il existe des millions d’individus qui sont toujours aussi sincèrement attachés à Atatürk.

- Même parmi les 47 % ? [qui ont voté pour l’AKP]

Dans les 47 % et dans le reste, il y a des millions d’individus qui aiment Atatürk. De plus, depuis des années, nous ne discutons pas d’Atatürk, mais des pensées dogmatiques qui en ont fait une icône. Nous devons poncer l’image de Mustafa Kemal et dévoiler ce qu’il y a derrière. La Turquie a besoin d’un nouvel enseignement d’Atatürk. En fait, il renferme bien des trésors. Mais nous n’avons pas encore réussi à aller au-delà de Mustafa Kemal pour mieux comprendre ce génie.

- Qu’est-il arrivé quand Gül a été élu Président le 28 août ?

A mon avis, la base de la République s’est élargie et la République s’est renforcée. Car la classe moyenne en Turquie est divisée en deux. L’une d’elles vit attachée aux valeurs religieuses. La seconde est celle qui les vit dans son monde intérieur, même si elle est conservatrice. Une grande partie de la classe moyenne, qui met l’accent sur les valeurs religieuses, considère depuis toujours comme une imposition venue d’en haut les principes de la République tels que la laïcité et l’égalité femme/homme. Pourtant, l’élection d’une personne issue de ce milieu à la Présidence de la République les encouragera à s’approprier cette République. Ce qui accélérera le processus d’intégration par voie de synthèse. L’essentiel est que le Président Gül s’approprie cette intégration et que la Turquie puisse transformer les masses populaires qui n’ont pas adopté la République. Cette transformation est survenue une première fois en 1950, puis avec Özal. Malheureusement, c’est la nature du processus, il est lent et douloureux.

- Gül peut-il réussir ?

Nous savons tous que le Président de la République a des origines « Milli Görüs » [« Vision nationale » ; le noyau dur et conservateur de l’islam politique turc] ; nous savons également que ce courant met en cause les principes fondamentaux de la République. Mais la Turquie a été témoin d’une grande métamorphose. A mon avis, les soupçons des masses laïques sont sans fondement.

- Vous n’avez aucune préoccupation ?

Je crains toujours que trop de pouvoirs pourrissent les hommes et transforment le pays en un « Etat-parti ».

- Gül peut-il agir indépendamment de ce pouvoir ?

Gül est un individu autonome. Il respecte Erdogan, mais peut prendre ses propres décisions.

- N’êtes-vous pas dérangé de voir le voile au palais présidentiel ?

Je le suis. A mon avis, les femmes voilées devraient pouvoir aller à l’université. Mais si vous représentez votre pays dans un monde civilisé, la première image de votre personne ne doit pas rappeler les pays qui ne sont pas civilisés. Ce n’est pas un bon point du fait de la représentativité.

- Les voilées vont dire « Comment ça, ne sommes-nous pas civilisées ? »

Hayrünnisa Gül est une femme très plaisante. Je la respecte profondément. Ce problème n’est ni sa faute, ni celle de Gül. A mon avis, la faute est de n’avoir pas su profiter des 84 ans de la République. Pour cette raison, Gül a entamé la course avec un boulet à la cheville. La Turquie doit présenter une image différente de celle des pays arabes au monde occidental dont elle veut devenir une partie. Cette photographie ne contribue pas à cette image.

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