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Lettre à Havva

mercredi 18 juillet 2007, par Baskın Oran

Ma très chère Havva,

İl est une raison à ce que je commence ainsi cette lettre. Le texte que tu as écrit dans Radikal 2 le 8 juillet dernier en réponse à mon édito du 22 juin paru dans les colonnes d’Agos est tout simplement beau ; le turc en est impeccable. L’esprit magnifique et aussi systématique que si tu sortais de l’université, toi qui n’y est pas encore entrée. Tu es l’une de nos filles dont la tête voilée recèle un esprit ouvert. J’ai voulu m’entretenir avec toi. Et que tous puissent en suivre les échanges, voilées ou non. Parce que comme tu le dis, dans les deux camps il en est aux horizons ouverts et aux horizons fermés.

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Seulement voilà, en tout premier lieu, tu es jeune et naturellement d’un radicalisme impatient. Tu souhaites que certains de tes désirs soient exaucés exactement comme tu le désires et tout de suite. Ensuite, contrairement à ce que tu dis, nos relations ne sont pas du tout des relations d’électeur à candidat. Si tu me permets, quand tu penses nos âges respectifs, ce n’est qu’une relation de professeur à étudiant. Et c’est à ce titre, que je souhaiterai attirer ton attention sur ces sujets pour lesquels tu fais appel à cette nécessité “d’un changement complet et immédiat”.

1) La profondeur historique : la métamorphose du rapport entre l’Etat et la religion n’a que peu d’équivalent dans tous les autres changements de l’histoire. L’histoire pèse ici de tout son poids. Au moins de deux façons.

- Primo, en ceci que la formule qui a vu la naissance du nationalisme en Europe de l’Est était fondée sur l’addition suivante : “histoire + langue”. Or dans les Balkans et au Moyen-Orient, celle-ci a pris la forme de “histoire + religion”. C’est dire combien le facteur religieux pèse d’un poids tout à fait différent et très important dans les identités nationales régionales. Si un Grec n’est pas orthodoxe et si un Turc n’est pas musulman, il n’est pas considéré ni comme un Grec ni comme un Turc. Voilà un héritage historique tout à fait terrifiant.
Et vois donc ce qui s’est passé lors du premier meeting laïc du printemps dernier : un professeur laïque a prononcé un discours dans lequel il parlait de la progression du Christianisme missionnaire et du fait qu’on nous distribuait des bibles. Or en l’espace de 7 ans, le nombre de convertis sur une population de 72 millions s’élève à 244 personnes !
Dans un tel pays, le moindre changement est brandi comme une menace (Par exemple : “les juges pourront se voiler”) et ne peut qu’apeurer les gens, et ce, à juste titre. N’oublie pas que nous sommes un pays (pas islamiste mais) musulman à 98%. La dictature de la majorité ne ressemble à rien d’autre ; tu dois le savoir.

- deuzio, au contraire de ce qui s’est passé en Europe occidentale, l’Etat a toujours, dans nos régions, dominé la religion. Les raisons seraient ici trop longues à expliquer. A Byzance, le Basileus dominait le Patriarche (c’est de là que vient le terme de césaro-papisme) ; chez les Ottomans, le Sultan supplantait le Cheikh-ül Islam. Les racines de la laïcité républicaine turque se trouvent précisément dans cet héritage-là, et non pas dans un lointain modèle français. Un origine assez lourde à porter.

2) Le rapport mode de production / idéologie : Tu sais bien que l’idéologie assurant la cohésion de la société fondée sur le mode de production féodal était la religion (alors que pour le mode de production capitaliste, il s’est agi du nationalisme). Les Etats ne réussissent dans leur combat contre la religion qu’en mesure des succès qu’ils remportent sur la féodalité de leurs sociétés.

Par exemple : ceux qui ont réussi à s’en débarrasser par une révolution des infrastructures sont ceux qui jouissent d’une liberté plus grande.

En ce sens, il est une différence entre l’Angleterre et la France : la première s’est débarrassée de son Eglise au terme d’un très long processus, la seconde au terme d’une révolution sanglante et relativement tardive.
Forcée de se contenter d’une révolution des superstructures, la Turquie, quant à elle, n’est pas parvenue à se débarrasser du féodalisme. Sans même parler des crimes d’honneur, il suffit de constater qu’il existe encore des formes de propriété seigneuriale dans le pays. Dans un tel pays, pour entraver certaines demandes sociales d’inspiration religieuse, recourir aux exigences de la santé (pour les gens qui refusent de se laisser vacciner avant de partir à La Mecque, au motif que le coton apposé à l’endroit de la piqûre est imbibé d’alcool), ou de la conception standard des droits de l’homme (le refus de la polygamie), ne suffit pas. L’Etat est contraint de prendre ses distances avec cette religion si puissante, l’Islam, en utilisant un principe objectif comme celui de “maintenir une égale distance entre toutes les croyances”.
Il n’en demeure pas moins que dans les pays occidentaux comme dans les pays qui n’ont pas connu de féodalisme (les USA), la question du port de symboles religieux dans les espaces publics est un sujet extrêmement sensible. J’ai abordé nombre d’exemples dans mon livre “Globalisation et minorités”.

3) Les revendications des islamistes en Turquie : tu peux appréhender toutes ces revendications si diverses de deux façons différentes, Havva :

a- Du point de vue de la participation. Comme le fait par exemple que tu puisses demander de ne pas rester cloisonnée chez toi à attendre ton mari et à élever des petits filles voilées mais plutôt à assister à mon cours sur “la globalisation, le nationalisme et les minorités” à l’université. On doit absolument soutenir ce genre de demandes.

b- Tout ce qui concerne les ingérences dans l’ordre public et les droits des autres comme par exemple le changement des heures de travail pour aller à la prière du vendredi, le fait d’exiler les restaurants servant de l’alcool en dehors des villes, ou la volonté de faire interdire de diffusion en période de ramadan tous les films érotiques même sur les canaux cryptés... Tout cela est inacceptable. Et cela ne sert à rien que je sois le seul à m’opposer à de telles choses. Toi aussi, tu es dans l’obligation de t’y opposer et d’élever la voix pour rester cohérente. Cela n’est pas possible de se dire, moi je m’oppose à ma façon et toi à la tienne. Je ne parle bien évidemment pas de surcharger tes frêles et jeunes épaules. Ceux qui sont visés comprendront.
En outre, de telles revendications ne visent pas à une quelconque intégration. Plutôt à un repli sur soi. Elles sont à ce titre doublement récusables.
Voilà pourquoi dans un tel contexte, il te faut un peu réfléchir à la pertinence du “tout et tout de suite”. Je rajouterai enfin que ceux qui avancent de telles revendications sont très minoritaires en Turquie (8 ou 10 %) et instrumentalisent le fait que 98% de la population soit musulmane.

Le jour où l’on en viendra à 1905

Je t’entends déjà : “tout cela va-t-il ainsi perdurer de la sorte ? Ne serai-je jamais votre assistante, ne pourrai-je donc jamais aspirer un jour à me retrouver un jour sur la chaire que nous occupiez ? Cela m’est-il interdit à moi qui suis démocrate alors qu’il est tant de non démocrates parmi ces gens qui ne se voilent pas ?”

He bien vois-tu, ma chère Havva, j’aspire fondamentalement à une Turquie qui ne t’entendrait plus pousser ce cri de révolte. A une Turquie où l’on attacherait plus d’importance à la façon de couvrir ou de découvrir telle ou telle partie du corps. A une Turquie qui prêterait attention, non pas à ce qui recouvre la tête mais bien à ce qui se trouve à l’intérieur. Et cela, nous le verrons un jour que lorsque notre pays entrera dans son année 1905.

Cette date comme je l’ai déjà écrit marque le passage d’une laïcité de confrontation à une laïcité de conciliation. Parce qu’à cette date, l’Eglise catholique a renoncé au pouvoir, c’est-à-dire à celui de diriger la vie des gens. Or chez nous, ce processus est à pein entamé. Mais sans même parler du Refah (parti islamiste), le parti aujourd’hui au pouvoir, l’AKP entrave cette évolution nécessaire par des politiques (ouvrir des lieux de prière dans les caves des collèges, par exemple) et des discours absurdes (celui sur la nécessité d’un Président pieux).

Comme avec cette mentalité selon laquelle, puisque nous sommes majoritaires, nous sommes en mesure de faire ce que nous voulons. Et dans cet contexte, le système n’évolue pas.
Que faire ? Tout d’abord, chacun doit critiquer et interroger sa propre attitude. Et chercher à ne jamais choisir de s’y adosser. N’oublie pas : ce n’est pas l’AKP et consorts qui t’aideront à aller à l’école comme tu le souhaites. Il n’y a que les laïcs comme moi. Et c’est bien la raison pour laquelle, de manière instinctive, tu as choisi de te joindre à ce groupe aux positions cohérentes : les Jeunes Civils.

Sois solidaire des gens qui défendent ton droit à aller à l’école avec ton voile. Ne t’enferme pas dans cette vigueur et ce réflexe de l’opposition que te donne la jeunesse. Ne laisseras-tu pas, naturellement ta fille libre, plutôt que de l’élever avec le souci qu’elle porte le voile ?

Quant à nous, nous resterons solides comme des rocs jusqu’à ce qu’advienne une Turquie où l’on puisse rire de ce que les gens choisissent de porter ou de retirer.

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