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Les relations franco-turques, une longue « histoire d’amour »

dimanche 27 mars 2011, par Garip Turunç

Au regard de l’histoire des relations entre la France et la Turquie, les tensions vécues ces dernières années constituent à mes yeux une « anomalie ». Car, sur le plan politique, les relations entre ces deux pays, durant plus de cinq siècles, ont toujours été excellentes et elles le sont d’ailleurs toujours. C’est même une longue histoire d’amour. Les malentendus proviennent d’une politique politicienne interne à la France. Certains hommes politiques, à des fins électorales, utilisent le vieux discours idéologique sur un conflit des cultures pour empêcher l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Les premières relations entre les deux pays remontent au début de XVIe siècle. En 1524, François Ier, après sa défaite face à Charles Quint à Pavie, cherche une alliance militaire pour sauver la France. Il s’adresse alors au sultan Soliman le Magnifique de l’Empire ottoman, présent sur le territoire européen depuis 1354, seule puissance capable de rivaliser avec l’Empire germanique. Une dizaine d’années après, en 1535, la France installe sa première ambassade à Istanbul, avant la signature, l’année suivante, du premier traité, appelé alors « capitulation », accordant des « privilèges » aux négociants français. Le comte de Bonneval (1675-1747) modernise l’artillerie ottomane, jadis la plus remarquable du monde, devenue vétuste. Puis, le train des réformes s’accélère sous la conduite du baron de Tott – un Français d’origine hongroise – et de ses successeurs. Il n’est pas jusqu’à l’art le plus sacré qui ne devienne a la franga. Pour couronner le tout, le français devient, en 1834, la deuxième langue officielle, la langue des Lumières et du romantisme. C’est en France, que les Jeunes-Turcs préparent la révolution de 1908 contre le régime absolutiste. Et c’est un autre Jeune-Turc, Mustafa Kemal Atatürk qui, épris des Lumières, de Voltaire, de Camille Desmoulins, de Rousseau, parfait francophile et francophone, fondera la république et imposera d’une main de fer dans un gant de velours la laïcité à la française.

La France de son côté montrera des signes d’affection à sa jumelle du Bosphore. De Gaulle visitera Istanbul et Ankara en 1968 et prononcera une allocution en turc qui restera dans les mémoires. Mitterrand affirmera en 1992 que « la Turquie relève de l’espace européen ; l’Europe ne serait être limitée par des considérations géographiques ou des préjugés culturels ». Puis Chirac qui s’isolera dans sa majorité pour défendre la belle anatolienne. Il expliquera que « l’Union européenne, c’est d’abord un projet pour la paix et la stabilité », (…) « nous avons intérêt à avoir la Turquie, si elle remplit toutes les conditions ». Et puis arriva Sarkozy, le clash, l’erreur historique, l’incompréhension, l’ignorance devenue présidente, le « triste spectacle que celui du galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé », comme le disait Victor Hugo.

Et pourtant les Turcs continuent aujourd’hui encore à aimer la France et à lire Le Petit Prince. La société turque est francophile, la Turquie est le 3e plus grand pays francophone derrière l’Allemagne et les Pays-Bas, et le 14e au rang mondial ; ses élites connaissent l’Occident grâce à la France ; les intellectuels et la classe politique ont tous reçu une éducation française, notamment par le biais du lycée et de l’université de Galatasaray (le cousin ottoman du grand-père maternel de Nicolas Sarkozy, Ascher Mallah, a été diplômé, avec la mention « Très Bien » du « Lycée impérial de Galatasaray » en 1900).

Les Turcs achètent français : avec plus de 11 milliards d’euros le commerce bilatéral entre la France et la Turquie a représenté un niveau jamais atteint ces dernières années. En 1985, il y avait 17 entreprises françaises implantées en Turquie ; elles sont 350 aujourd’hui. La Turquie leur offre de nombreuses opportunités dans les secteurs de l’industrie, des services ou de l’automobile (suite au système de bonus-malus et la prime à la casse du gouvernement français, en 2009, la Turquie a exporté plus de 2 milliards d’euros des véhicules vers la France).

Comment peut-on comprendre, dans ces conditions, les débats menés en France ces dernières années concernant la Turquie ? C’est en fait l’altérité, la pierre de touche de ces relations, qui demande à être gérée par nos hommes politiques et dirigeants hostiles à l’adhésion de ce pays à l’Union européenne. Il faut se garder de faire comme si aucune trace de l’histoire « ancienne » ne subsistait dans la mémoire et l’imaginaire. Une réintégration doit être faite de l’histoire du monde turc dans la propre historicité de la France, non comme une marge barbare, mais comme un acteur proche et un partenaire avec lequel on a une histoire partagée. Il appartient aux historiens d’aider à une interprétation « revisitée » des rapports des Français avec lui et à une intelligence des évolutions d’une société jugée incompréhensible et qui fait peur. C’est là que l’historien, avec le sens de la durée et le recours didactique à certains modèles, peut apporter une respiration qui manque.

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