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Le principal problème en Turquie

samedi 17 juin 2006, par Ismet Berkan, Marillac

© Traduction pour Turquie Européenne

© Radikal, le 01/06/2006

Ismet Berkan, rédacteur en chef du quotidien Radikal, brosse ici le portrait rapide d’une société turque qu’il place sous l’angle des inégalités sociales croissantes depuis l’ouverture à l’économie mondiale opérée dans les années 80 et l’urbanisation qui a suivi. La question étant, à terme, de savoir si un parti politique sera en mesure de s’emparer de ces questions pour développer une force d’opposition et d’alternance au conservatisme libéral de l’AKP actuellement au pouvoir.
Alors que se profile à l’horizon l’année 2007 riches en perspectives électorales, ce sont des interrogations qui n’ont de cesse d’animer la classe journalistique et intellectuelle en Turquie. L’enjeu ? Rien de moins que la naissance d’une véritable alternance démocratique garante de la stabilité du régime, alors qu’il entame ses négociations d’adhésion avec l’Europe.

- TE

Si nous énumérons nos problèmes, nous pouvons obtenir une longue liste. Du chômage à l’éducation, du problème kurde à celui du voile, des différences de développement par régions à l’urbanisme, de la productivité dans l’agriculture à l’industrie qui ne réalise pas de plus-value - tels sont les premiers problèmes qui me viennent à l’esprit.

Bien entendu, les gouvernements turcs font ce qu’ils peuvent pour vaincre ces problèmes ou pour trouver des améliorations, mais, les gouvernements de droite en particulier, en voulant faire quelque chose pour résoudre ces problèmes, en créent ailleurs.

Par exemple, Turgut Özal, en ouvrant l’économie vers l’extérieur, a aidé à la création d’un secteur privé plus important et plus concurrentiel, et cela a apporté des solutions au chômage dans une certaine mesure, mais en même temps, cela a ouvert la voie à une dispersion anarchique des revenus, à des problèmes d’urbanisation, à des manques dans l’éducation, etc.

Si l’on s’attarde sur les pays, comme la Turquie, sous-développés (ou, pour parler plus élégamment, en voie de développement) par rapport aux pays occidentaux qu’ils prennent en exemple, c’est presque une règle de vivre le développement de façon inégalitaire.
Cependant, la Turquie d’aujourd’hui n’est plus la Turquie d’il y a 20 ans sous Özal. Aujourd’hui, une majorité écrasante de la population vit dans les villes. Au dernier recensement, le monde agricole représentait 35 % de la population ; aujourd’hui, il est très probable que ce chiffre a dû descendre au-dessous de 30 %. (Les statistiques concernant les actifs montrent qu’une partie importante de la population a abandonné l’agriculture ou est en train de l’abandonner.)

Une société urbaine et inégalitaire

Le fait qu’une écrasante majorité de la population vive dans les villes nécessite de trouver des solutions d’ordre économique, sociologique et politique sans rapport avec ce qu’il fallait auparavant.

De ce point de vue, je place personnellement en tête de liste de nos problèmes les INEGALITES.
En effet, je pense que si on trouve une solution réelle pour vaincre les inégalités, on résoudra du même coup une bonne partie des autres problèmes.

Si vous le permettez, je vais d’abord essayer de montrer pourquoi le thème des inégalités est le plus important, voire « la source de certains problèmes ».

Un homme et sa famille qui, dans un village, font des travaux temporaires d’agriculture ou cultivent leur petit lopin de terre, peuvent vivoter avec, disons, 150 dollars par mois.

Si la même famille migre vers une grande ville dans l’espoir de trouver du travail, alors, la situation change brusquement. Cette famille qui, auparavant vivait avec 150 dollars par mois ne peut alors même plus vivre avec 500 dollars par mois. Les enfants qui, au village, ne vendaient pas de mouchoirs dans les rues sont forcés de travailler pour contribuer au budget de la famille. Alors que l’éducation ne posait pas de problème, tout à coup, il y a un problème d’éducation qui surgit. Alors qu’au village les travaux saisonniers suffisaient pour vivoter, tout à coup, les revenus d’un travail de 15-18 heures par jour, dans des conditions dignes de l’esclavage, ne suffisent même plus, si encore on arrive à trouver un tel travail.
Je peux encore continuer mais je m’arrête là. Je crois que vous pouvez imaginer la situation.
Ce nouveau mode de vie montre bien que le problème le plus important est celui des inégalités. Comment allons-nous obtenir l’égalité ? Plus exactement, comment allons-nous réduire les inégalités ?

Tel est le problème que doit prendre en compte un programme politique sérieux, réaliste, conscient de la vie réelle.
Les formation de centre droit et de droite ne peuvent nous produire ce programme naturellement nécessaire. Tout au plus, les formations qui ont des fondations islamiques comme l’AKP, peuvent mettre en place des structures de solidarité et distribuer aux pauvres de la nourriture, du charbon, etc.

De la possibilité d’un programme de gauche

Je ne suis pas en train de dévaloriser ces efforts ; le fak-fuk-fon (1), la carte verte (2), la distribution gratuite de charbon, de nourriture, de manuels scolaires, etc, sont des mesures louables qu’il faut continuer.
Mais tout cela n’est qu’une pommade qu’on applique sur la plaie. Il est nécessaire de trouver un remède plus efficace, de garantir un avenir meilleur aux millions de personnes (dont la plupart des jeunes et des enfants) qui sont actuellement les plus défavorisées de la société.

Seule la gauche peut nous proposer un programme qui puisse résoudre le problème des inégalités, en réduisant les inégalités existantes et en travaillant à garantir, avec le temps, l’égalité dans son sens le plus large. (En réalité, l’égalité est un idéal qu’il faut sans cesse chercher à atteindre et l’idéologie de gauche est née de cet idéal même.)

Si j’étais à la tête du CHP (3), je mettrais en branle dès aujourd’hui l’ensemble des intellectuels de mon parti sans thèse et de mon pays, je demanderais l’organisation d’un congrès pour « Vaincre les Inégalités ».
Et j’adopterais comme programme électoral le programme qui serait produit par ce congrès après l’avoir soumis aux organes compétents de mon parti.
Sans un tel programme, il est impossible que la gauche remporte en Turquie des élections.
Si le CHP ne fait pas ce travail (et à mon avis, il est évident qu’il ne le fera pas), il se trouvera certainement des gens pour le faire !


1. fonds de solidarité destiné à aider les pauvres
2. carte permettant l’accès à des soins gratuits
3. parti de gauche (parti républicain populaire)

- Traduction pour TE : Sebahat Erol

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