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Le monde est devenu un village... à condition d’avoir un visa pour y voyager

mardi 27 juin 2006, par Etienne Piguet

© Le Temps (Suisse) - Vendredi 23 juin 2006

Les politiques des Etats en matière de délivrance des visas relèvent de considérations diverses : diplomatiques, économiques, sécuritaires. Elles dessinent en tout cas la géographie d’un monde inégal.

Les Suisses ont de la chance. Une centaine de pays du monde leur sont accessibles sur simple présentation d’un passeport ou d’une carte d’identité. A quelques exceptions près, les ressortissants des autres Etats de la planète doivent bien plus souvent obtenir un visa pour se déplacer à l’étranger.

Relevant des relations diplomatiques entre les états, l’exigence d’un visa est fréquemment basée sur le principe de réciprocité. A l’échelle mondiale, on observe une symétrie dans 68% des cas : soit deux pays conviennent de ne plus exiger de visa de leurs ressortissants respectifs, soit ils s’imposent mutuellement cette contrainte. Reste que dans 32% des cas, un pays impose à l’autre une restriction qu’il ne subit pas. C’est le cas par exemple entre la Suisse et l’Ukraine, la Tunisie ou la Turquie : libre entrée pour les Suisses visitant ces pays, visa exigé pour les Ukrainiens, les Tunisiens et les Turcs en Suisse.

Publiés tout récemment, les résultats d’une recherche du géographe britannique Eric Neumayer permettent de mieux comprendre les raisons qui poussent les Etats à exiger ou non un visa d’entrée. L’étude examine les exigences de visa pour près de 191 pays différents vis-à-vis de tous les autres (soit plus de 10000 couples de pays !). Une fois mise sur pied cette imposante base de données, des méthodes statistiques avancées permettent de mesurer l’intensité du lien entre le fait d’octroyer un visa et les caractéristiques respectives du pays d’accueil et du pays d’origine.

L’étude met clairement en lumière des rapports de pouvoir inégaux à l’échelle du monde. Ainsi, l’Union européenne et les Etats-Unis exigent toujours la réciprocité des pays qu’ils dispensent de visa... mais ne l’accordent nullement automatiquement en retour au pays qui n’exigent pas de visa des ressortissants européens ou américains ! En conséquence logique, les 25 pays du monde les moins touchés par des exigences de visa sont tous des pays occidentaux à haut niveau de vie (auxquels s’ajoutent Singapour et la Malaisie). A l’inverse, on compte très peu de pays occidentaux parmi les 25 pays les plus ouverts en terme de visa ! Seuls la Suisse, le Royaume-Uni et l’Irlande font partie de ce « club des pays les moins exigeants » ! Le site internet de l’Office fédéral des migrations révèle tout de même que la Suisse impose des visas touristiques à 118 pays sur 194 !

Les accords régionaux de libre circulation ont sur la politique des visas des effets parfois paradoxaux. L’Union européenne est ainsi très soucieuse d’éviter que certains des pays membres ne se montrent par trop accueillants. Lors du dernier élargissement de l’UE, plusieurs pays de l’Est européen nouveaux venus dans l’Union ont été contraints d’imposer aux pays désormais « extérieurs » des restrictions qui n’avaient pas cours auparavant. Les ressortissants de Moldavie, d’Ukraine et de Russie se sont ainsi soudainement vu demander des visas dans des zones où la mobilité transfrontalière était parfois traditionnellement forte et économiquement importante. Au grand dam des régions concernées de l’UE elles-mêmes !

Les caractéristiques des pays d’accueil et d’origine permettent dans une large mesure de prévoir si oui ou non un visa sera exigé. Ainsi, les ressortissants des pays les plus pauvres se verront demander un visa dans 89% des pays du monde. Pour les ressortissants éthiopiens et haïtiens, le visa est incontournable où qu’ils aillent ou presque. A l’inverse, les ressortissants des pays les plus riches ne devront déposer une demande que vers 34% des destinations possibles.

L’attitude des autorités des pays d’origine joue aussi un rôle : les pays ayant un gouvernement autoritaire et répressif (Corée du Nord, Birmanie) seront confrontés à des exigences de visa dans 93% des autres pays, souvent inquiets d’une immigration à caractère politique. Il en va de même dans les pays touchés par des conflits (Afghanistan, Irak, Somalie). En sens inverse, ces mêmes pays où la liberté politique est la plus réprimée se protègent des influences extérieures en imposant des visas à 96% du reste du monde : des pays tels que la Corée du Nord ou la Biélorussie apparaissent à cet égard comme les champions de la fermeture !

Parmi les facteurs tendant à rendre un pays plus accueillant, on peut relever son caractère touristique, un facteur qui joue certainement un rôle pour expliquer l’ouverture relative de la Suisse, où les touristes étrangers dépensent chaque année plus de 12 milliards de francs. Récemment, la levée de l’exigence d’un visa suisse en plus du visa européen pour environ 100000 touristes chinois visitant annuellement le pays a ainsi fait l’objet de débats animés au parlement.

Le fait d’être le pays d’origine de nombreux touristes ouvre symétriquement des portes et fait gagner à un pays 10% de destinations sans visa en moyenne ! L’existence d’accords de commerce bilatéraux, l’appartenance à une même région, les liens coloniaux ou culturels sont autant d’autres facteurs qui tendent à faire diminuer les exigences en matière de visa.

Par-delà leur intérêt pour comprendre les politiques des Etats et les rapports de pouvoirs des relations internationales, ces résultats sont révélateurs d’un aspect souvent oublié de la globalisation. Ils font « revenir sur terre » tous ceux qui depuis quelques années proclament l’avènement d’un monde où les contraintes géographiques seraient absentes. Des expressions comme « la mort de la distance », « le monde dans la poche », la « contraction de l’espace » ou « le monde sans frontières » s’en trouvent sérieusement relativisées. A l’évidence, les distances ne se réduisent pas de manière uniforme et si certains coins du monde se rapprochent, d’autres s’éloignent ou font du surplace. L’espace ne se réduit pas de la même manière pour tous ! Tout dépend de quel pays vous venez et des tampons de votre passeport !

- Par Etienne Piguet, Professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel


Pour aller plus loin :

- « Unequal access to foreign spaces : how states use visa restrictions to regulate mobility in a globalized world » Eric Neumayer, Transactions of the Institute of British Geographers : vol. 31, pp. 72-84, 2006.

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