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Le dépit des élites francophiles d’Istanbul

mercredi 5 janvier 2005, par Thierry Oberlé

Le Figaro - 16/12/2004

Istanbul : de notre envoyé spécial

Ils sont frustrés et inquiets. Les intellectuels francophiles d’Istanbul suivent avec amertume la tournure prise par le débat français sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Dans cette ville où les élites se sont longtemps tournées vers Paris, l’heure est au dépit parmi les amoureux de la culture française. « On se sentait depuis toujours assez proche de la France, particulièrement à l’aise avec ses valeurs, et voilà que l’on entend brusquement des propos invraisemblables. On nous dit que la Turquie n’est pas l’Europe. Et au moment crucial il y a ces politiciens qui lancent des arguments effrayants sur un pays qu’ils ne connaissent pas pour la plupart », s’indigne Seyfettin Gürsel, vice-président de l’université franco phone de Galatasaray. « Giscard, Bayrou, Sarkozy et Fabius font le lit des nationalistes turcs et d’une partie de l’armée qui ne veut pas de changement en Turquie. Ils portent un grave préjudice aux démocrates », ajoute-t-il.

Originaire des Balkans comme beaucoup de Stambouliotes, la famille Gürsel parle couramment le français depuis trois générations. Les parents de l’universitaire ont traduit André Gide, Henri Troyat et Marguerite Duras. Quant à son frère, l’écrivain Nedim Gürsel, il est installé à Paris. « Nous pouvons débattre à l’infini des libertés qui restent à consolider, de la pauvreté de ce pays, de sa forte population, de géopolitique, de nos relations avec les Etats-Unis mais nous ne pouvons rien contre les raisonnements essentialistes sur l’âme chrétienne de l’Europe ou sur la nécessaire exclusion des musulmans », se désole-t-il. « Comme dans tout mariage, il faut l’accord des deux conjoints. On ne peut pas forcer la main aux Français. Je reste malgré tout optimiste car nous ne sommes qu’au début d’un processus. Mais il est clair que les Turcs n’accepteront pas une « troisième voie ». Il n’est pas question d’être admis dans la salle à manger de l’Europe et de devoir rester debout dans un coin », poursuit le directeur du département d’économie de l’université de Galatasaray.

Convaincus que Jacques Chirac trouvera une « formule pour calmer les esprits », Seyfettin Gürsel ne croit pas à une crise majeure entre les deux pays. Du moins pas dans l’immédiat. « Si elle devait éclater au cours des prochaines années, elle aurait évidemment des conséquences fortement négatives sur le devenir de la francophonie. »

Préoccupée, une soixantaine d’intellectuels, d’artistes et de décideurs francophiles ont dénoncé dans un manifeste la « campagne de dénigrement » menée en France qualifiée de « lame de fond antiturque » et de discours « qui frise la xénophobie ». Signataire du texte, le grand romancier Yachar Kemal a même été invité - sans succès - par le journal Hurryiet à rendre sa Légion d’honneur.

« La polémique n’est pas allée très loin », constate une autre pétitionnaire, Beril Dedeoglu, professeur de sciences politiques. Choqué dans un premier temps par les réactions de la classe politique française, Beril Dedeoglu cherche à relativiser. « Les Français ont pris le prétexte de la Turquie pour discuter de leur avenir en tant que peuple. Ils veulent garantir leur position en Europe », explique-t-elle. « Le « non » de l’opinion publique française à la Turquie laisse indifférent une grande partie des Turcs. Il est discuté mais il n’est pas considéré comme un problème de fond sans doute parce que Chirac est pour l’adhésion et que les Turcs s’intéressent peu à la France », ajoute Beril Dedeoglu.

Selon cette universitaire, c’est le point de vue qui compte aux yeux des Turcs est celui des Allemands. « L’Allemagne est le partenaire privilégié de la Turquie. Il existe un axe germano-turc qui est appelé à jouer un rôle considérable dans l’Union européenne », précise-t-elle. Le poids démographique des deux nations assurerait en effet à une alliance une influence significative dans les institutions de Bruxelles. Vu du Bosphore, l’apport turc conforterait aussi le couple franco-allemand.

Compte tenu de la forte présence turque en Allemagne, la société civile turque a tissé des liens étroits avec les partis politiques outre-Rhin en privilégiant le SPD et les Verts. En revanche, elle n’a pas de véritables relais dans les milieux politiques français de gauche comme de droite. Seuls les milieux d’affaires semblent avoir réussi à se faire entendre à Paris. « Il faudrait monter des projets communs universitaires, scientifiques ou culturels pour parler d’autre chose que de religion ou de flux migratoires », propose Beril Dedeoglu.

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