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Le choix anti-turc de Sarko

jeudi 5 octobre 2006, par Semih Vaner

« Vous avez peur des Musulmans et vous voulez faire entrer cent millions de Musulmans dans l’Europe ! ». C’est en ces termes que Nicolas Sarkozy a évoqué à New York cette semaine, la candidature turque à l’Union européenne.

Plusieurs indices montrent qu’il fera de son hostilité
militante à l’adhésion de la Turquie, un cheval de bataille dans sa campagne électorale pour les présidentielles. Il multiplie les déclarations et discours à ce propos, aussi bien à Bruxelles que lors des diverses rencontres des instances de l’U.M.P. Les ingrédients populistes, démagogiques et électoralistes sont maintenant réunis pour aller en avant - en fait en arrière -, dans ce domaine
jugé payant. Il se disputera ce terrain surtout avec Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers et autres
Bruno Mégret avec autant de vigueur, comme pour d’autres chapitres telles la sécurité et l’immigration. François Bayrou qui estime pourtant la candidature de Nicolas Sarkozy comme la plus « dangereuse », ne le contestera pas sur ce point.

Tout en voulant éviter - c’est-à-dire en choisissant la solution de facilité -, un nouveau grand débat sur l’avenir de l’Europe, son identité, ses frontières, qui pourra avoir lieu, selon lui, mais « après les élections européennes de 2009 », le ministre français de l’Intérieur et le chef de file de la majorité estime que les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE devront être suspendues si Ankara n’applique pas à Chypre son union douanière avec l’UE. Pas un mot sur la complexité du dossier, sur les responsabilités mal assumées des Chypriotes grecs, appuyés en sous-main par Athènes. Pas un mot sur les erreurs de l’UE qui a intégré l’île sans attendre la résolution du
problème, ayant fait deux membres hellènes du club, alors que la Turquie en est toujours absente, ce qui n’est pas créer une asymétrie dangereuse.

Il persiste par ailleurs à penser que la Turquie n’a pas sa place dans l’UE. Avec “l’espace euro-asiatique et méditerranéen, la première de nos démarches doit être d’établir un partenariat privilégié”, dit-il avant d’ajouter : “nous devons approfondir nos liens avec elle (la Turquie), mais sans aller jusqu’à l’adhésion pleine et entière”. Il estime plus généralement qu’il faut “fixer une carte géographique et politique à l’UE”, et que “l’UE
est ouverte à tous les Etats qui appartiennent clairement au continent européen”
, citant la Suisse, la Norvège, et les pays des Balkans.

Il ne faut “plus procéder à de nouveaux élargissements tant que de nouvelles institutions n’auront pas été adoptées”. Il s’appuie en l’occurrence sur son lieutenant cynique et zélé, Patrick Devedjian, qui n’hésita pas à affirmer, il y a peu, que l’Etat turc est « crapule » ! L’exagération est en effet insignifiante.

Les arguments sont spécieux. Le premier, faux, tient au « gaullisme » et aux velléités de tenir tête, tout en les ménageant, aux Amériques (l’hostilité du ministre à l’adhésion turque a été largement répercutée par la presse anglo-saxonne à la veille de sa visite à New York). C’est oublier que le général de Gaulle fut favorable dans les années 1960, à l’élargissement à la Turquie, de ce
que l’on appelait à l’époque la CEE.

Le raisonnement démagogique que l’on développe dans une fraction de la droite conservatrice, Alain Juppé compris, est que la Turquie est par la nature des choses « proaméricaine », l’intégrer dans l’UE ce serait faire de la place à une « cinquième colonne », s’opposer à son adhésion ce serait faire preuve d’indépendantisme vis-à-vis des Etats- Unis. Or une telle « analyse » est gratuite ; elle fait fi de la capacité d’Ankara de mener une politique conforme aux intérêts de l’Union européenne.

Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Jean-Louis Debré ne suivent d’ailleurs pas tout à fait cette logique, mais sont susceptibles de reculer pour ouvrir la voie à Alain Juppé. Le deuxième argument, géographique, ne tient pas
davantage la route ; on l’a vu avec les déclarations en 2005, de Valéry Giscard d’Estaing qui était surtout préoccupé de contredire le Président de la République.

Seulement voilà, cette politique là n’est pas sans faire des dégâts, sur les plans politique, économique et culturel, pour les intérêts de la France, vis-à-vis d’un partenaire important, mais aussi à terme dans cette partie névralgique du monde, où les malentendus culturels sont
nombreux.

Sur le plan politique d’abord. La France mérite une politique étrangère moins frileuse, plus inventive, que ces clins d’œil à l’Europe des cathédrales, aux instincts islamophobes des populations rurales. On entend le tribun dire « Monsieur, j’ai plus de respect que vous pour les
populations rurales ! »
. Paris risque de faire dans ce domaine cavalier seul, ne trouvant comme allié que l’Autriche, situation fort inconfortable.

Ni l’Allemagne (malgré les réticences chrétiennes d’Angela Merkel), ni l’Italie, ni l’Espagne, sans parler du Royaume-Uni ne risquent de la suivre. La « raison d’Etat » a des chances de prévaloir pour Berlin, pour laquelle compteront de plus en plus les centaines de milliers de turco-allemands devenant un enjeu à la fois politique et économique. Matti Vanhanen, Premier ministre finlandais qui assure la présidence tournante du Conseil européen vient de déclarer avec une certaine sagesse que : “l’adhésion de la Turquie renforcera la stabilité politique en Europe”.

La politique de Nicolas Sarkozy pourrait être éventuellement celle de la papauté mais pas celle d’un grand Etat comme la France qui aurait du d’ailleurs réfléchir deux fois avant de conclure le récent traité secret de défense avec Nicosie.

Cette attitude irrationnelle de la France a aussi d’incontestables inconvénients sur le plan économique. Que la France se situe parmi les Etats ayant le plus investi, au cours de la dernière décennie, en Turquie, relève du miracle. Chez ce partenaire qui émerge dans la région et que l’on commence à appeler « la Chine de la Méditerranée » avec son marché de 72 millions d’habitants, les potentialités sont cependant beaucoup plus importantes. Quoi qu’on en dise, Paris et ses sociétés sont souvent écartées, des appels d’offres à Ankara, pour des raisons politiques, à cause des discours et des prises de positions hostiles qui proviennent de l’hexagone.

Enfin sur le plan culturel. Au temps de François Mitterrand, la Turquie était le pays où la France
investissait le plus sur le plan culturel. Il y avait en effet urgence en la matière ; l’anglais comme langue, et la culture américaine, occupent de plus en plus le terrain. Aujourd’hui, la situation est paradoxale : le prestige dont bénéficient la langue et la culture françaises est desservi par des incompréhensions dictées par des considérations de politique interne à la France.

Alors, le PS ? Ségolène Royal n’ose pas évoquer ce sujet, vu son « impopularité ». C’est la politique de l’autruche. Elle ne pourra pas l’éviter longtemps. On connaît l’acharnement avec lequel François Hollande voulait faire passer en mai dernier, contrairement à l’avis des dizaines d’historiens de premier rang, une nouvelle loi voulant faire sanctionner « la négation du génocide des Arméniens ».

La gauche socialiste se trouve d’ailleurs confrontée à des contradictions dans ce dossier douloureux : comme les ministres nationalistes du gouvernement au pouvoir à Ankara, en 2004, le chef du groupe PS au conseil municipal Jean Yves Sécheresse a fait feu de tout bois pour empêcher la tenue de la rencontre arméno-turque que voulait organiser l’Assemblée européenne des citoyens et le réseau international de Helsinki Citizens’ Assembly, avec la délégation à l’Intégration et aux Droits des Citoyens de la ville de Lyon. Organisée en partenariat avec « Assemblée Européenne des Citoyens », une association qui œuvre depuis 1990 pour la paix et le dialogue entre les cultures et les civilisations en Europe et dans le bassin méditerranéen, l’objectif de cette rencontre qui réunit des jeunes venus du Sud du Caucase, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan est de présenter leurs expériences de dialogue.

La France ne peut se permettre une « autrichisation » dans sa politique envers la Turquie, avec un repli trop évident. Elle ne peut pas non plus prendre la responsabilité de déclencher une crise avec Ankara, avec une attitude systématiquement hostile, voire démesurément intransigeante. A côté des raisons géostratégiques et sécuritaires que nous avons évoquées, il y a d’autres raisons qui l’interdisent : des investissements industriels et financiers importants de la France en Turquie,
une présence culturelle à laquelle sont attachés beaucoup d’intellectuels, de diplomates et d’étudiants turcs et kurdes, la présence sur notre territoire d’une communauté forte de 400 000 individus originaires de ce pays, et ne posant aucun problème de sécurité.

- Diplômé de la faculté de science politique de l’université de Lausanne, Semih Vaner a obtenu son doctorat à l’université de Paris-Sorbonne.
Il a enseigné la science politique à la faculté des sciences économique et sociale de l’université de Bursa (Turquie) avant d’intégrer le CERI comme chargé de recherche en 1982.
Il est Président de l’AFEMOTI (Association française pour l’étude de la Méditerranée orientale et du Monde turco-iranien) et directeur des Cahiers d’Etude sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien

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