Logo de Turquie Européenne
Accueil > Editoriaux > Lapsus en Turquie

Lapsus en Turquie

mercredi 20 décembre 2006, par Baskın Oran

Le lapsus : c’est au lycée que vous apprenez ce que ce terme signifie précisément. Freud l’a étudié dans son livre intitulé Psychopathologie quotidienne sous l’appellation de « parapraksis » (acte manqué). Chez nous, on dit « sürçme » : ce sont des processus qui conduisent à l’expression inconsciente de ce qui parcourt véritablement l’esprit d’une personne en train de parler ou d’écrire, un processus qui mène à la révélation de choses enracinées dans l’inconscient. Et ces derniers temps, nous n’avons pas été épargnés par ce genre de phénomènes en Turquie.

Dans le journal Radikal du 12 décembre dernier, ce sont quelques 20 membres de l’Association des Officiers en retraite qui s’adressent au Chef d’état-major des armées (CEM) : « mêlez-vous de l’élection présidentielle (Pour Présidence : Pr). » A cela, les gens se demandent alors si la mission du CEM est d’intervenir dans les élections présidentielles. L’Association, passablement énervée de cette réaction, se fend d’une déclaration désavouant ses membres : « Notre association n’a rien à voir avec cette demande.En tant qu’officiers en retraite, nous n’avons pas à nous mêler des affaires de l’armée. »

Et en affirmant ceci, ils n’ont pas même conscience de reconnaître que « l’élection présidentielle n’est pas le droit de l’Assemblée Nationale, mais bien le fait du CEM. »
Et ne devaient-ils pas d’ailleurs finir ainsi ? “Inviter le CEM à agir ainsi, c’est ne pas connaître ses limites. C’est une attitude mettant en péril la vie démocratique.” On ne dit pas : « la démocratie c’est le pouvoir du CEM sur le pays » ; mais c’est tout comme.

Et dans le même journal encore, on apprend que 40 associations représentant « la société civile » se sont réunies sous le commandement, pardon la présidence, du Général en retraite, Sener Eruygur. On y déclare ceci : « La Pr. ne peut pas être occupée par des personnes qui n’auraient pas assimilé les valeurs de la République. Et ceci résulterait en fait de l’affaiblissement de l’Assemblée Nationale dans son rôle de représentation de la »volonté nationale« . » Par ce lapsus, le Général n’a pas mal reflété ce qu’il entendait par « volonté nationale ».

En fait, il ne faut pas trop charger les militaires et surtout les retarités de l’armée. On les pardonne d’autant mieux que l’on mesure le genre de civils qui peuvent exister en politique. Le 8 octobre dernier, le professeur Celal Sengör était interviewé par le quotidien Milliyet. En racontant en substance ce qu’il avait pu déclarer lors de la cérémonie d’ouverture de l’école de guerre, il explique : « Le militaire doit-il s’exprimer ? Oui, il le doit. Bien sûr que l’armée peut faire un coup d’Etat. Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Sa mission est de protéger le pays. J’ai achevé mon cours à l’académie militaire par un solennel »à vos ordres« . En face de moi se tenait le CEM : qu’aurais-je pu donc dire ? »

En fait, tout cela n’a pas grand chose à voir avec les lapsus et l’inconscient, parce que notre cher professeur a reconnu les faits de manière tout à fait explicite : « Je me préparais à une carrière militaire. Ne le pouvant pas, je suis parti étudier aux Etats-Unis. » Et puis, une fois lancé, le voilà en train de nous révéler plein d’autres choses intéressantes : « Mon lien à l’armée turque tient ses racines de ma plus tendre enfance. Cela a commencé avec mon grand-père nomade de la tribu des Yanya (tribu nomade de Thrace occidentale, ndlr). Pour un partenariat avec l’Allemagne, on cherchait un homme de confiance et c’est lui qu’on a conseillé à Atatürk. »Ce jeune homme blond ?« demande-t-il. On ouvre immédiatement les vannes du crédit et en un nuit mon grand-père devient un homme riche. »

Mais il est encore un lapsus qui, parmi les autres, m’afflige plus profondément encore. J’ai toujours porté bien haut dans mon estime le Président de la République, Ahmet Necdet Sezer. Et le fait qu’il puisse ainsi achever sa mandature m’affecte énormément. Je m’explique :

En novembre 2006, la loi sur les fondations religieuses a été renouvelée. Depuis 1974 et l’arrêt de la Cour de Cassation qui faisait des citoyens turcs non-musulmans des « non-turcs » en précisant que « les non –Turcs ne peuvent pas créer de fondation religieuse », les droits de ces gens-là ont été constamment rognés. La nouvelle loi ne devait apporter dans ce domaine aucune mutation significative. Comme par exemple, au sujet des biens immobiliers saisis de manière illégale sans idemnisation puis vendus à des tierces personnes. La dernière loi ne contient que quelques miettes allant dans le sens d’une amélioration. Et le Président Sezer de se lancer dans une procédure visant à bloquer ces améliorations marginales. Par exemple, il a opposé son veto à la partie de la loi prévoyant que les Conseils d’administration de 15 personnes pour les fondations qui ont su maintenir leurs biens en mains propres pouvaient être représentés par une seule et même personne.

Le plus triste étant en fait le motif central de son veto : le Préambule de la Constitution, c’est-à-dire en fait la partie de nos lois fondamentales qui reflète le mieux l’esprit du dernier coup d’Etat. C’est-à-dire, « aucune activité ne saurait primer sur les intérêts nationaux turcs, l’existence turque, le fondement de l’indivisibilité de l’Etat et du pays, les valeurs spirituelles et historiques de l’identité turque, le patriotisme, les principes et les révolutions d’Atatürk. »

Si la loi passe, d’après M. Sezer cela signifiera que les fondations non-musulmanes risquent de gagner en puissance politique et économique : ce qui est contraire aux intérêts nationaux turcs et risque de conduire à la division du pays.
En l’état, ce veto ne rappelle pas peu la « déclaration de 1936 » (document juridique de base sur lequel se base la spoliation des biens des minorités non-musulmanes), cette monstruosité juridique à laquelle on avait dit stop avec le 3e paquet d’harmonisation (avec les lois européennes) voté en août 2002.

Or, Le Président Sezer se doit de lire, en plus du Préambule, deux textes supplémentaires :

1- Le fait que la Constitution définit la Turquie comme un “Etat de droit laïc”.

2- L’article 37 du Traité de Lausanne (24 juillet 1923)
On y lit précisément ceci : « aucune loi, aucun règlement ni aucune décision officielle ne saurait primer et se mettre en contradiction avec ces dispositions (relatives ici à la protection des droits de l’Homme et des minorités). » La compréhension en est évidente : les dispositions en question du Traité de Lausanne (articles 38-43) ne peuvent en aucun cas être amendées ou violées. Quand bien même il serait question de la Constitution : car le texte constitutionnel correspond bien à une loi et à une décision officielle.

Je ne puis savoir : en serions-nous arrivés à nous « flatter de n’écouter ni Lausanne ni quoi que ce soit d’autre lorsque sont en cause les intérêts nationaux turcs énoncés dans le Préambule de la Constitution. »
Je ne puis savoir non plus si le Président Sezer a toujours été comme ça et s’il a fini, lui aussi, par céder à la violence de ce tsunami de nationalisme ethno-religieux dont la Turquie est victime depuis quelques temps.

Il n’y a bien qu’une seule chose que je sache en définitive : si seulement son mandat avait pu prendre fin avant ce lapsus fatal.

- © Traduction : Turquie Européenne

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0