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La question kurde à un tournant (2)

samedi 18 mars 2006, par Hasan Cemal, Marillac

© Turquie Européenne pour la traduction

© Milliyet, le 15/03/2006

Journaliste au quotidien Milliyet (centre-gauche), Hasan Cemal profite de l’occasion donnée par la tenue historique d’une conférence sur la question kurde dans une université turque (les 11 et 12 mars derniers) pour revenir sur une thématique à laquelle il a consacré des années de sa carrière. Il annonce ici combien la situation héritée de l’après Öcalan (leader du PKK arrêté en 1999) nécessite aujourd’hui des adaptations du système démocratique turc, évolutions rendues plus urgentes encore par la réalité de l’environnement international et notamment de l’Irak voisin.

La blague de Temel !

En suivant pendant deux jours les débats et les interventions dans le cadre de cette conférence sur la question kurde, je me suis surtout répété à moi-même toute l’importance d’échapper aux idées fixes et obsessions nationalistes, de briser les préjugés et de casser les slogans tout faits.
De ce point de vue, l’anecdote racontée par le Professeur Mümtaz Türköne était du genre à faire réfléchir.
« Temel tournoyait tout autour de la place de Taksim avec sa voiture. Un tour, deux tours, trois tours... Sur ce, la police décide de l’arrêter et de lui demander la raison de son tournoiement.
Temel répond ainsi :
Mon clignotant s’est bloqué, alors je tourne...
 »

Sur la question kurde, le clignotant de la Turquie s’est bloqué lui aussi. Pendant 80 années, elle a essayé d’obtenir des résultats différents en faisant toujours la même chose. Mais ça n’a pas marché. La question kurde n’est toujours pas résolue. Oui, aujourd’hui Öcalan est en prison à Imrali (une île de la mer de Marmara, ndlr). La puissance qui était celle du PKK dans les années 1990 a été très largement brisée. S’il peut encore recourir à la violence et au terrorisme, il a été rendu inopérant d’un point de vue militaire.

Mais demandez voir à tous ceux dont les poils s’hérissent lorsqu’ils entendent le mot Kurde, ou bien à tous ceux qui ont livré, au péril de leur vie, durant des années une lutte légitime et juste contre le PKK dans les montagnes : peuvent-ils dire qu’ils ont gagné ? Je ne pense pas qu’ils soient en mesure de le dire.

Parce que toute personne sensée voit ce qui se passe dans le Sud-Est. Apo (nom par lequel Öcalan est appelé en Turquie, ndlr) est à Imrali mais dans le même temps, il conserve une place éminente dans le c�ur des Kurdes. Le PKK est souterrain certes mais dans le même temps, ne cesse d’émerger. Que ce soit le PKK qui pilote politiquement les Kurdes est un secret de polichinelle...Dans quelles mains se trouvent les mairies de la région ? Nous disons le DTP (Parti pour une Société Démocratique).
Mais de combien pouvons-nous différencier ce parti du PKK ?

L’ouverture du Sud-Est anatolien

Les femmes kurdes sont aujourd’hui très actives dans le Sud-Est. Avec les associations féminines, les maisons de l’artisanat, les festivals culturels se multiplient. Pour le développement de la langue et de la culture kurdes, le Sud-Est ouvre quotidiennement des fenêtres sur lui-même puis s’ouvre sur l’Ouest de la Turquie comme sur l’Europe.

Plus important et plus intéressant peut-être est le fait de l’intérêt que la région porte au nord de l’Irak. On suit de près parmi les Kurdes de Turquie, tout ce qui concerne le développement de cet « Etat kurde non déclaré ». On tente de tisser des relations de proximité avec cette région. Et l’on note également le bourgeonnement d’un sentiment selon lequel « désormais, nous aussi, nous avons un Etat. »

Qu’allez-vous faire ? Après tous ces développements, allez-vous encore, comme Temel, dire que votre clignotant est bloqué ? Il y en a qui assurément le disent et le diront. Mais d’après moi, les vieux refrains sont obsolètes. C’est la même chose à Ankara. Ils ont conscience de ce qu�un arrière-plan est en train de s’effondrer. Et qu’on ne le remontera plus !

Tenter de revenir en arrière, à l’ancien contexte, reviendrait à nier la démocratie, l’Etat de droit et les droits de l’Homme en Turquie. Cela signifierait bien trop de sang et de larmes.

Ou alors pour revenir en arrière, allez-vous envahir le nord de l’Irak ? Et cela ce serait une folie qui, de tout point de vue, s’apparenterait à une aventure et nous conduirait tout droit vers une fosse infernale.

Bien et la solution alors ?

La démocratie et le droit. L’abandon de la violence et des armes. La poursuite par la Turquie de ses efforts pour sans cesse élever la barre dans le sens de l’Etat de droit et de la prospérité et ce sous l’égide de l’UE. Ceux qui en restent à leur clignotant bloqué ne se trouvent pas qu’à Ankara, ils sont toujours présents dans les rangs kurdes. Eux aussi sont contraints de revoir leurs slogans éculés. Ils doivent insister pour qu’en priorité le PKK dépose les armes.

Il est impératif qu’Ankara, avec les principales institutions de l’Etat, les civils et les militaires, se penche sur la question kurde d’une manière plus réaliste. Ankara doit se défaire du jeu des mensonges en gris. Demirel et la réalité kurde, Ciller et le modèle basque, Yilmaz et la route Diyarbakir - UE (chefs de gouvernement successifs dans les années 1990, ndlr)... Tout cela ne fut que pures paroles. Toutes furent plus des tactiques dilatoires plutôt que des propositions d’action. Et cette période doit aujourd’hui appartenir au passé. En août dernier, l’intervention du Premier ministre Erdogan sur la question kurde a sonné juste. Mais cette intervention si l’on devait s’en tenir là perdrait toute sa crédibilité et finirait par rejoindre celles que j’ai citées plus haut.

Et oui, c’est tout un contexte qui s’est écroulé !
Et il est désormais grand temps de faire quelque chose de neuf. Au sein du gouvernement comme dans certains cercles civils et militaires cette réalité commence à être envisagée. Mais tout est trop éparpillé pour l’instant.

Le gouvernement se doit de mettre un terme à cet éparpillement et de développer des initiatives civiles et politiques susceptibles d’ouvrir l’avenir de la Turquie.
Je ne crois pas que la scène politique ankariote puisse n’échoir qu’aux seuls maladroits, cyniques au point d’évoquer �l’exode kurde�. N’en demeure pas moins qu’il est grand temps d’agir. [...]

© Milliyet, le 14/03/2006

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