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« L’UE est un des meilleurs alliés des Kurdes »

jeudi 7 octobre 2004, par Ragip Duran

Libération - 06/10/2004

Leur sort s’est nettement amélioré depuis que l’Europe a reconnu la candidature d’Ankara.

L’Union européenne incarne tous les espoirs de la population des six départements de l’est et du sud-est anatolien, où vit une grande partie des 13 millions de Kurdes de Turquie. « Ils sont encore plus proeuropéens que les Turcs. Europe est pour eux synonyme de liberté et démocratie », constate le sociologue Eser Karakas. Il y a cinq ans, la rébellion séparatiste du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’achevait, vaincue, après quinze ans de combats, quelque 37 000 morts et 3 millions de personnes déplacées. L’existence même d’une identité kurde était encore largement niée par la République turque, fondée par Mustapha Kemal sur le modèle jacobin. Mais depuis, et grâce à l’Europe, la situation a beaucoup évolué. « Bruxelles est incontestablement un de nos meilleurs alliés », se réjouit un étudiant d’Istanbul, devenue, avec l’immigration de ceux qui fuyaient la misère du sud-est ou la « sale guerre », la plus grande ville kurde de Turquie.

« Bon départ ». Pour la première fois de l’histoire, le 9 juin dernier, la télévision et la radio d’Etat ont diffusé des programmes en langue kurde. Les temps d’antenne sont certes très limités et bien encadrés, mais le symbole est là. « Un tabou a été brisé, et l’Etat a enfin reconnu notre langue après quatre-vingts ans de résistance », souligne l’intellectuel Umit Firat. La municipalité de Diyarbakir, la plus grande ville du sud-est anatolien, à majorité kurde, avait installé un écran géant pour retransmettre l’émission et célébrer l’avènement du « kurde officiel ». Le même jour étaient libérés les quatre ex-députés kurdes, dont Leyla Zana, incarcérée depuis 1993 pour complicité avec la guérilla séparatiste. Leur procès avait été jugé « inéquitable » par les Européens.

Le processus de démocratisation reste néanmoins fragile. « C’est un bon départ. Nos maux viennent en grande partie de la longue succession d’erreurs commises par le pouvoir central. Avec l’Europe, il sera possible de renverser la tendance », croit Osman Baydemir, le maire de Diyarbakir. Mais ces évolutions restent à la merci d’un coup d’arrêt de la marche de la Turquie vers l’Europe. Elles sont aussi très directement menacées par Abdullah Ocalan, alias « Apo », le chef du PKK emprisonné depuis son enlèvement au Kenya en 1999, et sa condamnation à mort, commuée en détention à perpétuité du fait de l’abolition de la peine capitale. Pendant son procès, il avait fait acte de contrition publique et appelé ses partisans à déposer les armes. Mais, depuis, son organisation, dont l’essentiel des forces est retranché dans le nord de l’Irak, a éclaté en plusieurs tendances qui ont multiplié les déclarations contradictoires sur des sites Internet. Des combats ont éclaté entre les partisans de la poursuite de la lutte armée et ceux d’une solution politique, parmi lesquels Osman Ocalan, petit frère du « grand leader » . Fin août, il a créé son propre parti, intensifiant ses relations avec l’armée américaine dans le nord de l’Irak. Craignant d’être marginalisé, « Apo », du fond de sa prison sur l’île d’Imrali au large d’Istanbul, a appelé ses fidèles à relancer la guerre. Le 1er juin, le PKK, rebaptisé Kongragel, a annoncé la fin du cessez-le-feu. Depuis, il y a presque tous les jours des incidents armés, quoique limités, dans le sud-est anatolien, entre guérilleros kurdes et militaires turcs.

La population kurde, cependant, ne veut pas d’une nouvelle guerre. Nombre de personnalités, même celles qui dans le passé ont pu manifester de la compréhension pour la guérilla, misent désormais sur une solution politique, dans la perspective de l’entrée dans l’UE. « Nouveau symbole des revendications kurdes », selon l’expression de l’ambassadeur des Pays-Bas en Turquie, Leyla Zana a sillonné le sud-est du pays depuis sa libération, appelant le PKK « à prolonger au moins encore six mois le cessez-le-feu ». Satisfaits des messages pacifistes de l’ex-député, les représentants de l’UE exigent néanmoins « une condamnation sans équivoque du terrorisme et du PKK », ce que les ex-députés kurdes n’ont pas osé faire jusqu’à présent.

« Balle dans le pied ». « Le monopole d’Ocalan sur la classe politique kurde empêche la création d’un milieu vraiment démocratique, donc une solution pacifique. Leyla Zana essaie de se démarquer, mais elle a peu de chance de réussir, malgré son charisme et sa popularité », constate un intellectuel qui préfère garder l’anonymat. L’éditorialiste Cengiz Aktar, comme beaucoup, s’inquiète de voir une fois de plus « les Kurdes se tirer eux-mêmes une balle dans le pied ». La peur est toujours présente, celle de l’Etat comme celle du PKK. La reprise de la lutte armée renforce en effet le pouvoir des militaires à Ankara. Les forces de sécurité laissent d’ailleurs les proches d’Ocalan lui rendre visite en prison et répercuter ses proclamations

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