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Géopolitique

L’Europe et ses limites

jeudi 20 avril 2006, par Ronan Blaise

© Le Taurillon

Les limites ��géographiques�� orientales du continent européen n�ont été longtemps qu�une question de géographie assez académique n�intéressant jamais que des spécialistes.

Mais, aujourd�hui, cette controverse est devenue vraiment l�occasion d�un authentique débat politique et géopolitique dans l�opinion publique, entre citoyens. Et ce, pas seulement à cause de la polémique suscitée par la candidature de la Turquie à l�Union européenne...

Il était donc bien naturel de voir ces questions faire tôt ou tard l�objet d�un numéro spécial d� « Hérodote », la fameuse revue trimestrielle de géographie et de géopolitique dirigée par Yves Lacoste (Enseignant émérite à l�Université Paris-VIII et à l�Institut français de géopolitique, fondateur de la dîte revue).

- Un numéro spécial (n°118, daté du troisième trimestre 2005) dont nous publions ici une brève synthèse sur ce dossier passionnant.

Un vrai débat entre citoyens

En effet, selon leurs tendances politiques et les représentations qu�ils ont des intérêts de leur propre pays ou des menaces qui l�entourent, nos contemporains invoquent - à propos de tel ou tel État et de son acceptation, ou non, dans l�Union - des arguments qui traduisent en fait plus ou moins clairement des chocs idéologiques et des rivalités de pouvoirs au sein de l�Union européenne, au sein de ses Etats membres et au sein même de nos sociétés.

Un débat passionné, passionnel, sinon passionnant. Car tout découle sans doute d�interrogations profondes quant à la nature du projet européen (civique ou identitaire ?), quant à son projet politique, quant à ses critères d�adhésion et quant à leurs modalités d�application et de contrôle.

Car nombre de nos contemporains semblent aujourd�hui hésiter quant à la pertinence et quant au devenir du projet européen, menacé pour certains de ��dilution�� par la ��menace�� d�un élargissement sans fin. Un projet européen aujourd�hui à la croisée des chemins : entre la perspective d�une véritable union politique forte (sous des modalités de fonctionnement peu ou prou fédérales) et la perspective d�une seule association internationale (ne recouvrant, en fait, qu�un grand marché libre-échangiste).

Car les Européens ��de l�Ouest�� découvrent aujourd�hui bien tard, faute d�un véritable effort pédagogique, que l�intégration d�un pays entraîne - ipso facto - d�autres questions. Et que l�intégration de la Pologne pose désormais celle de l�Ukraine (et qu�à terme elle posera - peut être - celle de la Biélorussie...). De la même manière que celle de la Roumanie posera un jour, sans doute, celle de la Moldavie.

Et, après une éventuelle intégration de la Turquie à l�UE, quels arguments aura-t-on pour refuser l�entrée de l�Arménie, de la Géorgie et - pourquoi pas - celle de l�Azerbaïdjan ? Et voici que les Kazakhs se présentent eux-mêmes comme le peuple le plus oriental de l�Europe ! Bref, en Europe, le ��confort��, les certitudes et la cruauté du « rideau de fer » ont désormais cédé la place à des limites poreuses, provisoires et bien incertaines... (page 106).

Un ingrédient de plus dans la crise européenne ?

Ainsi on peut considérer que l�accroissement du nombre des États de l�Union européenne à partir du 1er mai 2004 (et avec le dernier élargissement...) fut le principal argument pour souhaiter que s�établissent, par un Traité constitutionnel, de nouvelles règles de fonctionnement pour l�« Union européenne ».

En effet, il était là implicitement souhaité que ce grand ensemble économique puisse devenir, à terme, une véritable puissance politique. Mais ces perspectives de développement et d�approfondissement de l�UE ont été brusquement stoppées - en mai/juin 2005 - par le rejet, en France et aux Pays-Bas (sous l�effet de problèmes relevant essentiellement de la politique intérieure...), du projet de Constitution européenne.

Cependant, parmi les explications données à l�actuelle crise de l�idée européenne (pages 7 et 8), on rapporte le fait que l�opinion publique soit effectivement mécontente de ne pas avoir été consultée lors de des derniers élargissements de l�UE. La crise de l�idée européenne, provoquée (ou révélée...) par les « non » français et néerlandais, reporte ainsi la question des nouveaux élargissements. Il va donc sans doute falloir attendre plusieurs décennies pour que l�UE englobe l�ensemble des Européens « de l�Atlantique à l�Oural » et ne devienne, aussi, un véritable ensemble politique.

De même, parmi les raisons de la crise de l�idée européenne dans l�opinion publique, on rapporte le fait que l�opinion publique européenne soit, dans l�ensemble, hostile à l�adhésion d�un État musulman qu�elle perçoit comme étant ��extérieur�� à l�Europe : la Turquie. Même si, comme le rappelle très justement Stéphane Yerasimos (chercheur stambouliote et citoyen turc effectivement d�origine grecque, décédé l�été dernier...) : ��la question n�est pas de savoir si la Turquie a été ou non depuis toujours européenne, mais de décider si on souhaite, si on a intérêt, de part et d�autre qu�elle le soit�� ou le devint (page 79).

Et ce même auteur de pointer du doigt les principales raisons qui apparaissent, à ses yeux, les plus défavorables à l�actuelle candidature turque. Il s�agit là moins d�un ��islamisme�� qu�il perçoit comme résiduel et -somme toute- politiquement peu influent dans la vie sociale et politique turque que surtout d�une ��mentalité�� nationale marquée - depuis la ��révolution kémaliste�� des années 1918-1923 - par un souverainisme affirmé et par un nationalisme ombrageux : deux traîts de ��caractère�� effectivement peu compatibles avec quelque idée européenne éminemment supra- et post-nationale (pages 68-69-70-71).

L�hypothèque russe

Mais c�est là un paradoxe étonnant que de discuter autant de l�éventuelle entrée de la Turquie dans l�UE, alors que l�on ne souffle mot de la Russie, pays pourtant indiscutablement de culture européenne. Puisque ce problème des ��limites de l�Europe�� va sans doute aussi se poser, tôt ou tard, pour la grande Russie. Car une Russie convalescente, au territoire moins vaste mais mieux organisé, enfin ��délesté�� de ses républiques autonomes musulmanes du Caucase voire de l�espace ��Oural-Volga��, pourrait fort bien - demain - raisonnablement demander son entrée dans l�UE : une Europe qui irait alors vraiment de l�Atlantique à l�Oural, sinon le Pacifique...

En effet, pour la majorité des Russes, leur pays est ��en Europe�� au moins depuis qu�elle a accès à la mer Baltique (début XVIIIe siècle) et à la mer Noire (fin XVIIIe siècle). Une Europe avec laquelle la Russie partage également la majeure partie de son patrimoine historique et culturel (dont le christianisme, depuis plus de mille ans...). Et une Russie dont l�essentiel de sa population est d�ailleurs de type ��européen�� (page 158).

Certes, à la différence des nombreux États qui ont été (ou sont encore...) candidats à l�Union européenne, en raison des avantages économiques qu�ils en escomptent, les dirigeants de la Russie n�envisagent pas -pour le moment, tout du moins- une telle candidature. Et ce, pour ne pas sembler renoncer à la grandeur passée d�une superpuissance de dimension continentale (et à des pratiques politiques, aujourd�hui encore, effectivement fort peu soucieuses de démocratie ou de droits de l�homme...).

D�autant plus que, considérée depuis Moscou, l�UE (principal partenaire commercial avec lequel la Russie partage plus de 2250 km de frontières commune et réalise plus de 50% de son commerce extérieur...) apparaît souvent comme (pages 156-157) la ��concurrente�� potentielle d�une Russie qui, aujourd�hui, se rêve souvent encore en termes de grande puissance. Et le pouvoir d�attraction de l�UE sur certains pays de l�ancien ��Empire�� (Pays baltes ayant déjà adhéré à l�UE, mais aussi Ukraine, Moldavie, Géorgie, etc) n�est décidément pas, en cette époque des ��révolutions de couleur��, pour améliorer les choses... (pages 160-161-162-163).

Mais l�élargissement accéléré, passé et futur, de l�Union européenne pose (et posera) de plus en plus le problème de la Russie en Europe ou à côté de celle-ci. Et de la pertinence d�une éventuelle demande d�adhésion ou de partenariat privilégié de sa part. Et - donc - celui des limites (structurelles et politiques) de l�Union européenne, sinon celles (conventionnelles et géographiques) de notre continent : possible ��très grande Europe�� de 720 millions d�habitants et de 23 millions de km2, allant depuis l�Atlantique jusqu�au Pacifique (page 204).

Faire le point, en attendant la ��très grande Europe��

Dans ce numéro de la revue trimestrielle « Hérodote » (justement dénommée ��revue de géographie et de géopolitique��), Yves Lacoste et toute son équipe nous permettent donc ainsi de faire un point exhaustif sur les relations complexes existant aujourd�hui entre l�UE élargie et les pays de son ��étranger proche�� : Turquie (Stéphane Yérasimos, comme on vient de le voir...), Israël (Frédéric Encel), Ukraine (François Gouyon et Cyrille Gloaguen) et Russie (Ludovic Royer et Franck Tétart), etc.

L�occasion de faire aussi le point sur ces problématiques territoriales qui impliquent, aujourd�hui, aussi bien l�UE élargie qu�un Conseil de l�Europe lui aussi en crise d�identité (pages 48 à 67), la nouvelle OTAN que l�UEO rénovée (pages 27 à 47). Des problématiques territoriales politiquement déclinées à travers des formules aussi diverses qu�adhésion(s), partenariat(s) privilégié(s) ou diverses politique(s) de voisinage(s).

En tout cas, point commun aux diverses contributions individuelles versées à cet ouvrage : elles soulignent toutes bien la nécessité d�une ��rationalisation�� de la Politique extérieure de l�Union européenne afin de lui permettre d�assurer effectivement le rôle bénéfique et stabilisateur qu�elle entend vraiment jouer, aujourd�hui et pour l�avenir, dans les relations internationales.
Intégrer la Russie ? : le point de vue d�Yves Lacoste

A ce titre, Yves Lacoste pointe tout parfaitement du doigt le risque inhérent à la recherche ��forcenée�� de limites futures pour l�ensemble européen. Un risque qui n�est - ni plus, ni moins - que celui d�une ��soudaine restriction de l�idée européenne��.

C�est pourquoi il nous encourage vivement à réfléchir aux futures modalités d�intégration de la Russie à l�Europe communautaire aujourd�hui en construction. Afin de pouvoir, ainsi, constituer une ��grande Europe�� ayant vraiment la taille critique nécessaire pour s�affirmer en tant qu�acteur international. Afin de pouvoir, ainsi, véritablement ��peser�� face aux grandes puissances d�aujourd�hui et de demain (Etats-Unis, Brésil, Inde, Chine, etc...). Et pour, ainsi, mieux répondre aux menaces et autres grands défis géopolitiques des temps à venir.

Une faille, cependant, dans le raisonnement de l�auteur : nulle part il ne semble s�interroger véritablement sur les modalités de fonctionnement institutionnel, ni sur les principes politiques, ni sur la raison d�être de cette future ��grande Europe��, quelques en soient les ��limites��. Il est vrai que ce n�est pas là la raison d�être de la revue « Hérodote » qui a davantage la vocation de parler de géopolitique que de politique tout court.

Osons, néanmoins, apporter un début de réponse à cette question essentielle et fondamentale. Car il y a bien d�autres limites à la construction européenne que celles que lui propose juste la géographie ou que celles que peuvent éventuellement lui imposer ses citoyens (comme ce fut le cas, le 29 mai dernier...) : il s�agit aussi des non moins certaines ��limites fonctionnelles�� de ces institutions actuelles qu�il reste à réformer.

Alors, l�Europe unie : pour édifier et consolider la paix, la liberté, la démocratie, pour surmonter les nationalismes et pour apprendre à mieux vivre ensemble.

Alors, l�Europe unie, dans la diversité : dans le respect de ses composantes, dans la subsidiarité.

Alors, l�Europe fédérale, et si - enfin - on en parlait ?!


- Revue « Hérodote », revue trimestrielle de géographie et de géopolitique

(N°118, du 3e trimestre 2005) : document paru aux éditions de la Découverte (Paris), 225 pages (19,50 Euro).
lundi 17 avril 2006

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