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L’échec de Sarkozy

dimanche 31 juillet 2011, par Olivier Abel

Cela fait longtemps que nous savons que Nicolas Sarkozy a échoué. On peut l’exprimer sur le mode de la dénonciation, mais aussi du regret, car il a représenté, même de façon marginale, une tentative pour faire voir une autre France que ce pays tourné vers son passé et son jardin intérieur, pour débloquer une société devenue extrêmement conservatrice et peu capable de sortir d’elle-même.

En effet jadis le paysage politique français était clair : il y avait le camp du progrès et le camp de la réaction, le camp de ceux qui voulaient accélérer les évolutions, et le camp de ceux qui voulaient les ralentir, sinon les inverser. Or dans bien des débats de société les repères sont inversés. La majorité sarkozyste s’est présentée comme le camp du mouvement, en accusant leurs adversaires de n’être plus qu’un cartel de conservatismes cherchant à préserver des acquis sclérosés. Mais de l’autre côté les intellectuels français eux-mêmes, tant sur les questions de la famille, de l’ordre public et de la loi que sur les questions de l’urbanisme, de l’environnement et de la mondialisation, semblent un par un décrocher de l’idéologie du progrès. Comme si l’on doutait soudain si c’est bien là un progrès. On est sceptique. Il s’agit de conserver ce qui peut encore l’être des progrès acquis, mais sans trop y croire. La vérité n’est plus dans le passé, mais elle n’est pas non plus dans un lendemain merveilleux qui nous échappe. En attendant on s’évade dans un présentisme, ou bien au mieux on cherche à préserver un ordre mais purement conservatoire.

La force de Sarkozy avait donc été de chercher à restaurer une société de confiance, confiance en soi individuelle et collective, confiance en l’avenir, courage de se confronter aux difficultés. On peut même dire qu’il avait su mobiliser une certaine énergie intellectuelle, et même si cela ne s’est pas traduit par l’approbation massive du monde intellectuel et de la recherche, au contraire globalement tenu à l’écart, un certain nombre de personnalités de gauche avaient été séduites par ce style nouveau. J’irai jusqu’à dire qu’une certaine « insécurisation » était mise en œuvre pour remettre la société en mouvement, faire en sorte que les individus privés de toutes les garanties acquises sachent ne plus compter que sur leurs propres forces.

D’où vient l’erreur, et où est l’échec ? De l’impuissance (ou du non-désir ?) à sortir du piège tendu par le Front National : ce dernier est finalement resté maître de l’agenda, en imposant ses questions sécuritaires et identitaires, sa problématique protectionniste d’ensemble. Ainsi les partis de gouvernement restent-ils plus ou moins captifs de l’horizon imposé par les leaders successifs du Front National. Et plus il court après les voix frontistes plus l’UMP pâlit car au fond dans ce cas là « l’original vaut mieux que la copie ».

Un scénario différent aurait-il pu s’imposer ? Oui, et le Grenelle de l’environnement, censé rassembler dans un pacte gouvernemental toutes les initiatives écologiques et imposer leurs urgences dans l’agenda politique, aurait pu marquer une réorientation décisive de l’ensemble du débat, aujourd’hui confirmée par les évenements du Japon. Sans doute un certain nombre de personnalités politiques de la majorité étaient-elles prêtes à ce changement de cap. Mais soit que Sarkozy n’ait eu qu’une conception cosmétique de l’écologie, soit qu’il ait eu peur de violer sa majorité électorale, la question a finalement rétrogradé à une place très secondaire. Sarkozy n’a pas réussi à substituer l’urgence verte à l’urgence brune, si je puis dire. C’est là son erreur, car un véritable homme d’Etat doit être capable de lever le nez et de trahir la coalition électorale des intérêts qui l’ont porté au pouvoir, pour fixer de nouveaux caps. Le grand homme politique c’est celui qui loin de tenir toutes ses petites promesses électorales, déplace le sujet et l’opinion publique toute entière, pour la soumettre à des questions plus souveraines, et qui bouleverse ainsi l’ordre des questions prioritaires.

Cette impuissance à sortir des questions posées par le Front National touche directement l’intention initiale, car elle signifie aussi l’impuissance à renvoyer à la France l’image d’une société plurielle, d’une société d’immigration qui s’accepterait enfin en tant que telle. Proportionnellement, tout au long du 20e siècle, il y a autant d’immigrés en France qu’aux USA, et cependant le pays garde de lui-même l’idée d’une société-nation — une nation qui cherche à intégrer et à assimiler les nouveaux-venus, mais une nation quand même. On aurait pu imaginer que Sarkozy réussisse à faire la place en France à un islam fort et confiant, mais aussi plus sécularisé et pluraliste, mais la crispation pseudo-laïque actuelle montre bien qu’on en est loin.

Une autre erreur géopolitique a d’ailleurs été la gestion de la question turque : Sarkozy n’a pas perçu l’importance nouvelle que la Turquie prenait, associée à l’Europe ou non. Au lieu de prendre le problème de face, de l’internaliser, nous lui avons ainsi tourné le dos, comme si nous préférions sous-traiter notre propre violence à des pays tampons (Turquie, mais aussi Egypte, Tunisie, Maroc, etc), chargés d’assurer l’approvisionnement, la filtration des migrations, et la sécurité, et dont nous sommes bien contents qu’ils ne puissent jamais devenir vraiment démocratiques ! Mais s’ils le deviennent malgré tout, c’est notre géo-politique entière qui est déstabilisée.

Cela jette un doute intérieur enfin sur la démocratie elle-même, et ce doute renforce le vote protestataire, qui dit la plainte et la difficulté à l’exprimer. Le paradoxe est que le libéralisme politique affiché par Sarkozy s’est retourné en refus d’accepter un véritable espace libéral, reconnaissant la place des instances critiques à côté du pouvoir, honorant ceux qui critiquent et les considérant comme indispensables à la démocratie. On peut dire qu’avec la disparition ou l’affaiblissement de ces ONG et instances criques on a cassé les thermomètres. L’Etat est ramené au sécuritaire, et délaisse les solidarités qui faisaient le consensus national. Enfin Sarkozy a conduit trop loin la personnalisation de la politique, avec la mise en scène publique de l’intime qui a donné le sentiment constant qu’on se tenait à la limite de la vulgarité. De tout cela je pense qu’on va revenir, vers une véritable convention des institutions républicaines. Encore faut-il que la question dominante ait été remise en face des enjeux planétaires et mondiaux qui sont les nôtres, désormais, où que nous soyons.

- Article publié sur le site d’Olivier Abel

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