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L’AKP face à l’histoire

mercredi 23 avril 2008, par Yıldıray Oğur

“Voilà une crise particulièrement profonde. Si nous parvenons jamais à la surmonter alors il nous faudra fonder une tout autre et nouvelle Turquie. Mais l’AKP n’est pas un parti suffisamment radical pour cela ». Ces paroles sont celles qu’Ömer Laçiner a prononcées lors de la « Classe de Démocratie » tenue à Gülhane*.

Et il est vrai que la crise actuelle n’a rien à voir avec les précédentes. Pour en apprécier l’ampleur, il n’est qu’à mesurer l’inquiétude et la nervosité de ces détenteurs du pouvoir qui, au son des canons, sont toujours parvenus à maintenir leur ordre si particulier, à préserver leur trône et à surmonter bien des crises. Mais désormais, les appels au compromis, à la concession et au calme ne sont plus d’aucune signification pour chacun des deux camps en présence.

Et tous ceux qui se rendent compte que l’on est en train de leur tirer le trône qu’ils ont installé sur cette normalité conquise de haute lutte se mettent à gloser. A gloser sur la minorité rouge de colère, sur les provocateurs, sur ceux qui cherchent la bagarre, sur ceux qui veulent porter atteinte à la paix sociale, sur ceux qui troublent nos « eaux si pures », sur les royalistes plutôt que sur le roi, sur ceux qui ont un problème avec l’armée, sur tous ceux qui poussent l’armée à intervenir mais qui, une fois le coup d’Etat survenu, ne sont pas même capables de presser sur la gâchette d’un pistolet à bouchon…

C’est toute l’assise de la normalité qui vacille. Les journaux du « centre » prennent l’allure de journaux d’organisation. Ils ont troqué le privilège d’être les dépositaires des préférences aveugles de tous ceux qui, le dimanche matin, descendent en charentaises acheter leurs journaux comme ils achètent le lait et le pain, contre la passion de devenir le porte-parole de l’ire qu’une partie de la population nourrit contre une autre bien plus large.

Vraiment, cette crise ne ressemble pas aux autres. C’est bien la première fois que l’assise de la normalité vacille autant. Et le diable est désormais sorti de sa boîte. Tous les problèmes de la Turquie se lient et s’emmêlent, jusqu’à ne plus constituer qu’un seul et même problème. Et c’est la raison pour laquelle tout le monde attend aujourd’hui que l’AKP sorte une nouvelle constitution, solutionne la question kurde, lance une vague de réformes en direction de l’UE et balaye ce que l’on appelle l’Etat profond.

Tous ces problèmes, lourds, que nous ne sommes pas parvenus à solutionner en l’espace d’un siècle reposent désormais sur les épaules d’un parti qui n’a pas reçu les suffrages des citoyens pour s’attaquer à ces problèmes-là. Et les membres de l’AKP ne s’attendaient même pas à ce que l’histoire leur joue un tel tour. Ils pensaient gouverner le pays en construisant des écoles et des barrages.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on compte dans leurs rangs énormément d’ingénieurs et d’avocats, en provenance des administrations municipales, du traitement des eaux ou des palais de justice.
Et voilà que nous attendons de ces gens des solutions à tous ces problèmes de fond accumulés depuis 100 ans. Que leurs ressources humaines ne soient alors pas adaptées ne doit pas constituer une surprise pour nous.

Et quel parti aurait eu l’ossature nécessaire au traitement de tels problèmes ?

Aurions-nous formé un 11 de rêve comprenant des personnalités comme Serif Mardin ou Mete Tuncay, des personnalités qui ont passé leurs vies à réfléchir à ces problèmes-là, que nous aurions encore connu des difficultés !!!

Mais la tragédie que vit l’AKP ne procède pas de ce manque d’ossature. Non, elle résulte plutôt de la réticence à lui venir en aide, de peur d’être tenu pour un islamiste.

Or il en va là de notre avenir. Si nous ne parvenons pas à régler ces problèmes centenaires, alors ce sont ces problèmes qui vont continuer à nous dissoudre pendant 100 ans encore. Nous sommes aujourd’hui à un tournant. Et dans cette arène où s’affrontent la vie et la mort, d’un côté se tient le statu quo. De l’autre, l’AKP. Le reste n’est que foule amorphe ayant oublié la façon de faire de la politique, ne parvenant plus ni à applaudir ni même à conspuer…
En dehors de quelques éditorialistes, de quelques colonnes éditoriales ; mis à part quelques éléments de la société civile, il n’est pas d’autre acteur politique en Turquie.

Les intellectuels sont lassés de signer des déclarations. Et leurs dernières forces, ils les emploient à faire des croche-pattes à un AKP tombé à terre dont la somme de toutes les forces ne peut suffire à résoudre ces problèmes.
Ils se moquent : « imbécile, va ! Qu’as-tu donc de démocrate ?!! »

Ah si seulement le problème crucial résidait en un manque de formation et de personnel compétent. Comme l’a dit Ömer Laçiner, l’AKP n’est pas un parti suffisamment radical pour faire émerger une nouvelle Turquie au lendemain de cette crise. Ils sont issus d’une mouvance politique où le calme et la paix sont des valeurs fortes. Ils n’ont aucune intention de quitter les sièges qu’ils ont conquis sur une voie médiane et réchauffé dans le confort d’un parti du centre. Mais l’histoire leur a joué un tel tour que désormais, ils sont obligés de choisir entre des concessions à leur confort et la disparition pure et simple.

Un choix clair

A eux s’offrent deux possibilités. Ils peuvent écouter ceux qui leur disent de reculer et de composer. Ils peuvent toujours inaugurer des barrages, régler les problèmes de canalisation de Diyarbakir, aller saluer le peuple dans les stades et inaugurer les chrysanthèmes. Ils peuvent très bien rester en deçà des lignes rouges que la politique leur a attribuées. Ils parleront peu. Ils penseront tout autant. Ils n’iront pas fouiller le linge sale du régime et ne tenteront pas de forcer les portes de l’Etat sur lesquelles ils verront marqué : entrée interdite. Ils ne tenteront pas d’opération qui puisse les dépasser, n’iront pas mettre leur nez dans des questions qui ne les concernent pas. Voilà, ma foi, une vie bien confortable et tranquille. Une vie de respectabilité dans un milieu bien délimité. Couronnée par des funérailles nationales.

La seconde voie quant à elle est plus dangereuse et éprouvante. Ils devront tout d’abord accepter de renoncer à un certain confort. Accepter également les lynchages de toute sorte, l’acharnement, le risque de voir s’étioler un certain calme et bonheur familial, de voir l’avenir de leurs enfants quelque peu assombri, de perdre leurs usines et leurs bateaux. Il devront accepter de tenir le rôle du « blindé » qui s’enfonce dans le marécage pour permettre aux générations futures de franchir le gué sans encombre. Ils doivent ouvrir les yeux. Ils doivent se rendre compte que ce que l’on tente aujourd’hui de nous faire gober comme situation normale relève en fait de la plus pure anormalité et que ce que l’on nous vend pour rationnel n’est rien d’autre que la passion à l’état pur…

Il doivent oublier tout ce qu’on leur a dit sur le fait que les radicaux sont des anarchistes, des marginaux et des perdants. Il doivent absolument écouter ce diablotin de gauche qu’ils ont fiché sur leurs épaules et qui tente de les convaincre. Peut-être sont-ils entrés dans la carrière avec des objectifs bien plus restreints. Sans doute ont-ils pensé un temps servir la nation pour ensuite retourner à leurs affaires…

Mais aujourd’hui, voilà : soit ils deviendront des héros. Soit des traîtres. Ils feront l’histoire ou en tapisseront la poubelle.


* Série de conférences organisées à Istanbul par un groupement d’organisations de la société civile dont les Jeunes Civils.

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Sources

Source : Taraf, le 07-04-2008

- Traduction pour TE : Marillac

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