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Il faut réconcilier Arméniens et Turcs

vendredi 13 octobre 2006, par Alexandre Adler

Source : le Figaro, 05-10-2006

La visite officielle du président de la République en Arménie représente un
geste profond, émouvant et empreint d’une véritable solennité. Il faut en
effet remonter à l’époque des croisades pour voir des ancêtres de la France
actuelle entretenir d’intenses relations diplomatiques avec le brillant
royaume arménien de Cilicie. Si la France porta avec son alliée russe le
nouvel État arménien sur les fonts baptismaux à la fin de la Première
Guerre mondiale, on sait que l’entente de la Turquie kémaliste et de la
Russie léniniste empêcha tout simplement cette République de vivre, sinon
dans le cœur de tous les Arméniens de la diaspora, qui ont représenté une
immigration exemplaire. Tout cela suffirait à donner à cette visite d’État
une signification symbolique considérable. Le risque, malgré tout, que
cette initiative revêt aujourd’hui, c’est de ranimer les flammes de la
grande querelle arméno-turque à un moment particulièrement délicat de la
négociation entre la Turquie et l’Europe. Et, de tout cela, comme dans un
abcès tuméfié et infecté, il faut parler franchement pour débonder,
nettoyer et désinfecter. Tout d’abord, le problème du génocide. Certes, le
terme fut forgé de toutes pièces, au procès de Nuremberg, par le grand
avocat juif polonais Raphaël Lemkin, pour tenter de qualifier un meurtre de
masse qui n’avait pas eu de précédent par son ampleur et sa préméditation.
Même s’il est possible de montrer que les Turcs et les Kurdes n’ont
procédé, en 1915, ni avec la préméditation ni avec la continuité du dessein
exterminateur que l’on voit à l’œuvre chez les Allemands nazis et leurs
complices divers, il n’est tout simplement pas humain de refuser au peuple
arménien, avec l’emploi de ce terme, un apaisement moral et un redressement
symbolique auquel il a parfaitement droit. Mais à la condition, puisque
l’on veut sortir du solipsisme moral qui avait conduit naïvement les juifs
à se réserver une sorte de monopole terminologique à la fin de la guerre,
d’examiner la tragédie arménienne dans son ensemble. Rien, bien sûr,
n’excuse les crimes commis par l’armée turque et ses irréguliers kurdes qui
massacrèrent, en quelques mois, la quasi-totalité de la population
arménienne des provinces orientales de l’empire. Mais ce crime s’insère
tout de même dans une tragédie plus longue qui commence dès le congrès de
Berlin de 1878, lorsque la Russie voisine, qui a annexé sur la Turquie et
la Perse un bon tiers du territoire arménien, dès le début du XIXe siècle,
s’arroge le droit de représenter et de défendre les Arméniens de Turquie
auprès de la Porte. A partir de là, les Arméniens perdent peu à peu aux
yeux de leurs compatriotes ottomans le statut élevé qui avait été le leur.
Désormais, les élites arméniennes quittent, contraintes et forcées,
massivement le service de l’État turc, et notamment de ses finances, tandis
qu’une minorité substantielle se convertit par patriotisme à l’islam. Mais
dans le vieux pays arménien, où Turcs, Kurdes et Arméniens vivent alors
aussi mélangés que chrétiens et musulmans en Bosnie ou en Macédoine, la
communauté arménienne paraît de plus en plus tournée vers la Russie
chrétienne, au moment pourtant où les grandes réformes dues au mouvement
Jeunes Turcs commencent à affirmer un début de laïcité qui permet
d’ailleurs à des députés arméniens de siéger au Parlement d’Istanbul, après
1908. La catastrophe généralisée commence en 1911. En Macédoine, en
Bulgarie, des Turcs et des musulmans des Balkans sont massacrés en grand
nombre après la défaite de l’armée, créant chez certains militaires une
évidente soif de vengeance. La jeunesse arménienne ne cache pas son désir
de s’émanciper d’un empire moribond et attend l’armée russe en libératrice.
Celle-ci échouera, livrant les populations civiles arméniennes sans défense
à une loi du talion atroce, accélérée par le désir des tribus kurdes
nomades de s’emparer des terres sédentaires des agriculteurs arméniens.

Tel est le récit terrible de ce drame, auquel chacune des deux nations en
présence devrait pouvoir apporter son témoignage, et d’abord sous la forme
d’un débat historique ouvert. C’est en effet à cette condition non
humiliante que l’opinion turque pourra être arrachée à une amnésie qui
n’est pas le seul fruit de la propagande mais aussi d’un traumatisme non
cicatrisé. C’est ce qui commence à se faire avec des réunions d’historiens
auxquelles le gouvernement d’Ankara consent à présent, de même que les
tribunaux turcs acquittent l’un après l’autre les écrivains qui, avec grand
courage, soulèvent le problème arménien.

Ne nous faisons aucune illusion : il n’y aura pas de continuation de ce
processus si la Turquie a le sentiment qu’on l’instrumentalise contre son
adhésion à l’Europe, si l’histoire réelle de cette période continue d’être
occultée dans sa complexité et si, enfin, l’État arménien indépendant,
réparation enfin survenue de la longue éclipse de la première nation
chrétienne de l’Europe, ne se soumet pas à son tour, en Azerbaïdjan par
exemple, à un droit international qui ne saurait fonctionner dans un seul
sens. N’oublions pas surtout, en France, que le peuple arménien et le
peuple turc ont été, l’un et l’autre, nos plus proches amis depuis fort
longtemps. La tâche de la France est donc parfaitement simple : il nous
faut les réconcilier.

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