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Huit intellectuels lancent un manifeste pour lutter contre le turco-scepticisme

mardi 28 septembre 2004, par Nicolas Weill

Le Monde - 28/09/2004

À rebours d’une opinion publique réticente, huit intellectuels turcs - juristes, économistes ou spécialistes des sciences sociales - jettent dans la balance un argumentaire détaillé pour lutter contre le « turco-scepticisme ». Sous la direction d’un professeur de l’université de Galatasaray, Cengiz Aktar, ils pèsent, dans le style du « choix rationnel » en vogue dans la science politique actuelle, les avantages et les inconvénients de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, avec l’objectif de montrer que les premiers l’emportent sur les seconds.

Ankara drainerait une grande partie des subsides de la politique agricole et des fonds structurels, concèdent-ils, mais amènerait aussi 15 millions de consommateurs disposant du même pouvoir d’achat que les Européens...

Le manifeste est précédé par une introduction du sociologue français Edgar Morin, dont l’intérêt pour le thème est ancien puisque son Penser l’Europe (Gallimard) remonte à 1987. Non seulement l’Europe ne constitue pas à proprement parler une notion géographique et « ne peut pas être réduite au christianisme », écrit-il ; mais avec la Turquie, elle devient une échappatoire au « combat manichéen du monde judéo-chrétien contre le monde islamique » et à l’affrontement de l’« administration Bush » contre « Ben Laden et Al-Qaida », censés mener tous deux « le même combat ».

Car l’originalité de l’ouvrage tient à ce qu’il défend le point de vue turc sans recourir aux motifs qui, traditionnellement, rendent ce régime sympathique à certains cercles politiques : l’atlantisme de longue date et le style jacobin, laïque et républicain que son fondateur, Mustafa Kemal-Atatürk, lui a imprimé depuis 1923. L’image cultivée ici est au contraire celle d’un pays et d’un peuple plus à jour en matière de démocratie que certains nouveaux entrants, plus respectueux des diversités culturelles, des langues et des droits de l’homme et à deux doigts d’accepter, « le moment venu », la reconnaissance du génocide des Arméniens ou de l’expulsion des Grecs d’Anatolie. L’entrée dans l’Europe « démilitarisera » la vie publique turque, parient-ils, comme ce fut le cas pour la Grèce ou l’Espagne, dont l’arrivée dans l’Union européenne fut synonyme de sortie de dictature.

« ISLAM À VISAGE HUMAIN »

L’une des pierres d’achoppement à ce tableau jamais dépeint comme idyllique reste la présence au pouvoir d’une formation « islamiste ou post-islamiste », le Parti de la justice et du développement (AKP). Pour Nilüfer Göle, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, on peut cependant parler d’un « islam à visage humain », d’un « islam alternatif au sein d’une société ouverte ». Le terrorisme dont la Turquie a été la cible en 2003 aurait visé justement cette synthèse musulmane et démocrate à la fois, décentrée par rapport au « choc des civilisations ».

La Turquie doit aussi remonter une autre pente : la représentation selon laquelle son entrée dans l’UE mettrait fin à l’Europe puissance. En s’adjoignant un territoire et une défense comme ceux dont dispose la Turquie, l’Europe serait au contraire capable, pensent-ils, d’opposer son « impérialisme pacifique » et « intégrateur » au « modèle belliqueux » et « messianique » prêté aux Etats-Unis. La question turque renvoie le continent européen à sa propre identité.

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