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Hrant Dink : l’hommage de Baskın Oran

mercredi 31 janvier 2007, par Baskın Oran


© Marillac et Turquie Européenne pour la traduction

Hrant, vraiment, tu en fais trop !

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Photo : Baskın Oran

Si je me souviens bien, c’était en 1993. J’étais à la fac. Le téléphone sonne. La secrétaire me fait un signe. Je décroche : « Mon nom est Fırat Dink. Dans votre chronique de cette semaine, vous avez abordé la question des injustices subies par les Arméniens. Cela nous a beaucoup touchés. Recevez donc toute notre reconnaissance », a dit l’homme à l’autre bout du fil. Puis il s’est mis à pleurer. Je me suis vraiment senti mal à l’aise. Et tout s’est retourné dans ma tête jusqu’aux larmes derrière le voile desquelles, je ne me souviens plus aujourd’hui de ce que j’ai ensuite pu répondre à mon interlocuteur.
C’est ainsi que j’ai connu Hrant. Par la suite, lors d’un séjour à Istanbul, il m’a invité à dîner chez lui. Ce fut un véritable : il aurait été impossible de n’en pas féliciter Rakel, sa compagne.

Cette voix au téléphone qui m’avait donné non pas son vrai nom mais celui inscrit au registre d’Etat civil devait, par la suite, lancer Agos. Il m’a demandé une collaboration régulière. Or à cette époque, la revue hebdomadaire dans laquelle j’écrivais publiait mes articles sans aucune condition. Il aurait été déplaisant et maladroit d’ainsi les abandonner. Mais je promis à Hrant de contribuer au premier numéro à titre exceptionnel.

Or il s’avéra que quelques temps plus tard, cette revue dans laquelle je faisais paraître mes papiers d’opinion, décida de refuser l’une de mes contributions. Le signal avait été donné. Et lors d’un repas à Istanbul, je demandais à Hrant si Agos voulait toujours de moi. « J’ai gelé le côté droit de la troisième page. Je te le réservais », m’a-t-il répondu. « Mais attention, je ne peux te rétribuer qu’avec de modestes piges. » Sa première phrase m’a vraiment touché. Ma surprise fut forte à la seconde : il m’annonçait qu’il avait prévu une rétribution à ma collaboration. C’est ainsi que j’ai commencé une collaboration qui n’a jamais connu d’intermèdes depuis le 10 mars 2000.

Si je me permets de ne pas compter cet Artin Usta à qui j’avais acheté ma citroën noire à Ankara en 1969, Hrant était le premier Arménien dont je faisais la connaissance.



Mars 2002. Feyhan ma compagne, Hrant et moi-même nous mettons en route pour une conférence sur la question arménienne qui doit se tenir au Michigan. Hrant se met sur son trente et un, revêt son plus beau costume avant de tenter un repérage à l’aéroport un jour avant le décollage. Il tend son passeport – c’était la première fois qu’on lui donnait le droit d’en détenir un – au fonctionnaire de la police des frontières pour s’entendre dire : "c’est bon, passez.
- Non, en fait, je ne pars que demain. Je suis juste venu vérifier s’il n’y avait pas de problème", répond-il alors.
Et nous de le taquiner jusqu’au départ, sachant qu’il ne marcherait pas peu. Et il en rajoutait le bougre. Arrivés dans l’avion, le service de bord commence et le voilà qui se penche vers moi. « Euh...Baskin. Ils vont nous demander combien pour ce repas ? »

Nous voilà arrivés aux USA. Fouille des passagers. Nous sommes passés. Mais voilà qu’ils demandent à Hrant de quitter ses croquenots. Puis la ceinture et tout ce qui va bien. Je lui lance : « C’est sûr avec ton air louche, tu ne pouvais pas y couper. » Et lui de surenchérir : « tout ça, c’est parce que je suis Arménien. »
Nous descendons à l’hôtel de l’Université. Tout le monde s’installe. « Passe un coup de téléphone et nous descendrons », lui dit-on avant de se séparer. Et vas-y que j’attends. Finalement, on vient frapper à notre porte comme pour la casser. C’est Hrant qui passe la tête. A ses côtés, Cengiz (Candar), le coquin.
« Mais qu’est-ce que vous foutez vous deux là-dedans ? »

Voilà. Ce genre de types, tu leur donnes une babouche et ils te tannent toute leur vie pour une santiag. Je rétorque : « en quoi ça vous regarde, les gars. C’est bien ma femme, dûment épousée en face de Monsieur le Maire ».
(On comprendra par la suite que la prise du téléphone étant occupée par celle de l’ordinateur, il ne pouvait pas sonner).


Il y a moins d’une semaine, il lisait les poèmes d’amour qu’il avait écrits à Rakel. « Mais toi, tu ne m’as jamais écrit de poème d’amour », lança-t-il. « Moi, je t’ai tout donné. Que faire d’une lettre d’amour ? », répondit alors Rakel. Pouvait-elle jamais savoir qu’au final, elle serait forcée d’en écrire une qu’elle lirait devant 100 000 personnes depuis le toit d’un bus ?

A propos de noces célébrées devant le maire... Ils se rencontrent dans un orphelinat sur lequel l’Etat mettra la main un peu plus tard parmi d’autres biens non-musulmans. L’un a 9 ans, l’autre 14. Le 19 avril 1976, ils se marient. Rakel a 17 ans. Lui, 22. Et les amis de les taquiner : « regardez donc ces deux enfants mariés un 23 avril. » [Le 23 Avril, en Turquie, c’est la fête des enfants ] Parce qu’au final, Rakel réussit à organiser une célébration religieuse de leur union le 23 avril 1977. Apprenant cela, je ne peux m’empêcher de lâcher : « et donc tu étais bien un pédophile. »
Ah !!! Mais arrête donc. Feyhan, dis quelque chose. Qu’est-ce qu’il raconte encore ?« A ma malice, Hrant, comme d’habitude, répond en cherchant soutien auprès de Feyhan. Elle aime d’ailleurs jouer ce rôle de Mayrik (maman en armenien) qu’elle a toujours particulièrement affectionné. »Ah Feyhan, ma chère Feyhan ! Cet idiot nous jalouse !« lance Hrant. Et Feyhan de se precipiter vers lui pour l’embrasser... et disparaître corps et biens entre les deux grands bras de Hrant. Et moi : »et le voilà aussi larron d’honneur, par dessus le marché !"



L’hiver dernier, ils nous ont rendu visite à Bodrum. Etyen Mahçupyan et sa compagne les accompagnaient. Serap, Rakel et Feyhan se promènent en bord de mer. Et moi, de me coltiner les deux autres toute la sainte journée. Chaque jour, jusqu’à 16h 30, ils jouent aux courses. Les yeux rivés sur TJK-TV [Jockey Club-TV], ils décortiquent le bulletin des courses. Pendant des heures, ils restent là à discuter de la forme peut-être retrouvée d’un cheval qui, la veille, souffrait d’une gastro. Enfin, ils passent un coup de fil à Istanbul et font inscrire leurs paris.
Je leur dis que tout le monde les tient pour des Messieurs, tout le monde les écoute, les lit, les apprécie. Ou leur en veut. Et si tous ces gens savaient qu’ils étaient de fieffés joueurs ? En disant cela, je me rends alors compte qu’en plus des conférences c’est dans la vraie vie que ces deux-là forment une véritable écurie ! A cette remarque, Etyen me répond : « oui, mais l’oeillet c’est lui qui le porte ! »
En référence à cet oeillet que le propriétaire d’une écurie décide d’apposer sur l’encolure de celui de ses chevaux qui a la stature d’un capitaine. Pauvre Etyen : aurait-il jamais pu savoir qu’une année après, je l’appelerai au soir du 19 janvier pour lui annoncer que désormais, c’était lui le porteur de l’oeillet...



Un couloir humain sans fin. Des deux côtés de jeunes hommes alignés portant cravate et couleur de deuil. Pareils à des statues. J’ai beau lever la tête, je ne peux glisser le moindre coup d’oeil.
Accompagné d’un orgue lancé en un crescendo sans fin tangible, un chœur imposant porte très haut les chants de ses choryphées auxquels se mêle ce carillon des cloches qui nous recouvre tous d’une fine chemise de frissons...

Ah, Hrant, quel homme cruel as-tu donc été au final...

« Un jour avant l’assassinat, j’ai fait un rêve. Vous y creusiez la terre de vos mains, nuitamment.
« Monsieur le Professeur, bonsoir. Mais que faites-vous donc », ai-je demandé. « Je creuse une tombe mon enfant », avez-vous répondu. J’ai été surprise, choquée : « mais quelle tombe ? Allez-vous bien ? Il est trop tôt, ou iriez-vous donc ? », demandais-je alors. Et vous de me répondre : « Ne t’en fais pas. Elle n’est pas pour moi ». Le même jour, à 15 heures, Hrant Dink était assassiné.
 »

Alors que prenait fin le rêve de Pırıl, mon étudiante tout juste diplômée, pour une simple blague de potache, vas-y donc, profite du fait qu’un pauvre type te tire trois balles dans la nuque, et inflige à un homme de 9 ans ton aîné cette peine de hisser ton cerceuil sur ses épaules. Est-ce bien mérité pour avoir quelques fois plaisanté à tes dépens ? Dis-moi, mon ami, est-ce bien convenable ?

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