Logo de Turquie Européenne
Accueil > Articles > Articles 2007 > Génocide ou non ? Entretien avec Halil Berktay

Turquie : débat sur le génocide (1)

Génocide ou non ? Entretien avec Halil Berktay

jeudi 6 avril 2006, par Ertugrul Mavioglu, Marillac

© Turquie Européenne pour la traduction

© Radikal, le 12/02/2006

Turquie Européenne publie ici une série en sept volets, consacrée au débat qui a lieu en Turquie sur la question du génocide arménien : elle suit très précisément un dossier publié dans le quotidien Radikal et monté par le journaliste Ertuğrul Mavioğlu selon une série d’entretiens réalisés avec des historiens et intellectuels turcs.

- Fidèle à sa ligne éditoriale, Turquie Européenne cherche ici à se faire l’écho des débats qui agitent la société turque et dont nous tenons à proposer toutes les dimensions, sans exclusive, persuadés que c’est bien dans le plein affrontement d’opinions et de positions diverses qu’une vérité peut se faire jour.


Ertuğrul Mavioğlu : S’ils avaient pu prévoir la véritable dimension gravissime qu’allait prendre l’application de leurs décisions, les reponsables de la décision d’exode des Arméniens auraient-ils agi de la sorte ? Cela nous ne le saurons jamais. Cet amas quotidiennement sanguinolent de douleurs héritées de nos grands-parents prend chaque jour une forme plus inextricable à mesure qu’on refuse de l’envisager. Et puis surtout, à mesure que se poursuit le trauma du déni, tout le monde sait pertinemment que nous transmettrons ce lourd héritage à nos enfants et ce, sous une forme encore aggravée.
L’année dernière, la conférence tenue sur les « Arméniens à la fin de l’Empire ottoman », même sous les interdits, les menaces, et la violence, les tomates et les �ufs, a pu servir à alléger quelque peu ce lourd passif. Parce que grâce à cette conférence, on a compris une fois de plus que, comme dans le conte bien connu, les « oreilles de Midas » ne peuvent s’empêcher de crier depuis les profondeurs de la terre. Ce travail publié dans Radikal a justement été préparé dans ce but : pour échapper aux « cris poussés depuis les profondeurs » par ces funestes secrets « proclamés de partout » qu’il apparaît, malgré nos peurs, complètement impossible de cacher plus longtemps.
E. M

Entretien avec Halil Berktay

- « C’est l’ensemble des Arméniens ottomans qui ont été pris pour cible. »

Historien turc, professeur à l’université privée d’Istanbul Sabanci, Halil Berktay dit avoir découvert l’ampleur des massacres commis en 1915 à l’encontre des Arméniens lors de ses années d’étude à Yale. Organisateur de la conférence de septembre 2005 sur les « Arméniens ottomans à la fin de l’Empire », il affirme que les événements de 1915 constituent un génocide selon la convention de l’ONU de 1948 mais « qu’en 1915, il n’y avait pas l’acquis éthique de 1948 et c’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas dire de façon abrupte qu’il s’agit d’un génocide. »

- Les ordres de déportation de 1915 ont-ils pu rester limités aux bandes armées arméniennes ?

Les ordres de déportation n’ont pas été limités, comme il l’a souvent été indiqué, au seul champ de manœuvres militaires sur le front. Parce que, à nouveau, les ordres de déportation n’étaient pas limités aux seules parties de la population ottomane directement concernées par le nationalisme arménien. La déportation a pris pour cible l’ensemble des populations arméniennes. C’est-à-dire que c’est bien l’ensemble d’un groupe ethnique qui a été condiséré coupable, qui a été contraint à la déportation sans chercher d’autre raison que son identité culturelle. Ils ont été coupés de leurs biens, leurs terres, de leur environnement puis chassés.

Et cela, selon les termes de la Convention de l’ONU de 1948, c’est s’en prendre à un groupe de population de façon à détruire ce groupe même, ou à porter très gravement atteinte à ses conditions d’existence. Au-delà de ces éléments, nous prenons conscience de façon très nette que, outre le fait que la déportation ait constitué une immense catastrophe en soi, ce sont des ordres secrets de massacre qui ont été donnés par le canal de l’Organisation secrète. Cette situation est assurément une situation qui diverge totalement de la thèse véhiculée jusqu’à aujourd’hui par le discours officiel ou semi-officiel du nationalisme turc. Par ailleurs dans le cadre d’un large dossier consacré à la question est apparue une carte qui mettait en évidence les principaux itinéraires de la déportation comme les lieux de massacre. Sivas, Adana, Diyarbakir, Van, Bitlis, Mus et Erzurum apparaissent comme des zones de massacre de toute première gravité. Cette carte avait été préparée suite à un très important travail documentaire. Il y a de très sérieux indices selon lesquels derrière les attaques perpétrées par des groupes armés anonymes contre les colonnes d’Arméniens désarmés en exode qui devaient entraîner les vagues de massacres se trouvaient en fait des ordres secrets de l’Etat.

A côté des massacres de premier degré organisés par des cadres dirigeants de l’Organisation secrète, il est également question de « cercles » de violence de second et de troisième ordre. Parce que en ce temps-là, c’est ce message qui avait été envoyé aux populations de l’Est et du Sud-Est anatolien : une expression atroce mais en fait, désormais, la « chasse » aux Arméniens était ouverte. Dans de telles conditions, le peuple se divise en deux : les meilleurs éléments contre les mauvais. Certains tentent au prix même de leur vie de sauver, protéger ou cacher leurs voisins tandis que d’autres choisissent le silence en évitant d’avoir quelque contact que ce soit avec les « parias », parfois en prenant partie pour le côté le plus mauvais. Et puis rentrent en ligne de compte les intérêts matériels, les haines et rancœurs accumulées.

JPEG - 32 ko

Les massacres sont la conséquence d’un processus initié par les ordres secrets du triumvirat des Pachas alors à la tête de l’Etat, Enver, Talat et Cemal et plus particulièrement du binôme Enver / Talat. A côté de tout cela, il en est qui sont morts de faim, de froid et de maladie. Mais contrairement à ce qu’avance le discours officiel, la majorité des morts ne résulte pas des conditions physiques et naturelles de l’exode. Il n’en demeure pas moins que s’il est des morts dues à la faim, au froid ou au typhus, elles sont également à mettre au passif de l’Etat. Dans aucun Etat du monde on ne peut dire comme Talat : « J’ai contraint 974 mille personnes à l’exode mais je n’ai pas voulu leur mort. Il en est mort 300 ou 400 000. Qu’y puis-je ? »
Parce que l’Etat qui les a condamnés à la déportation est également responsable de la protection de leur vie, de leur santé.

- Il est un sujet qui revient sans cesse : celui de savoir comment on en est arrivé là.

Il faut regarder les choses non d’un point de vue nationaliste mais de l’autre point de vue. Il y avait des organisations nationalistes arméniennes. Elles considéraient le recours à la violence comme légitime dans l’accomplissement de leur objectif qui était de récupérer une partie du territoire ottoman. Et en conséquence recourraient à la violence. En plus, ces organisations ne se montraient pas violentes seulement à l’endroit de l’Etat et des forces de l’ordre mais aussi à l’encontre des populations locales turques et musulmanes.

Mais à cette période, tout le monde recourait à la violence. Les bandes pontiques comme les bandes turques qui leur répondaient. Oui, les Comités Tashnak (arméniens) étaient des monstres. Et Topal Osman était-ce un ange ? Diverses forces paramilitaires organisaient des razzias dans les villages adverses : on violait les femmes et massacrait les enfants à la baïonnette.
Au niveau local c’est du massacre ethnique réciproque : le héros d’un côté devient le monstre de l’autre. Topal Osman était le héros des Turcs de la région grecque de la Mer Noire mais dans les villages grecs, les mères effrayaient leurs enfants au cri de « Topal Osman va venir ». Ce qui signifie que le regard historique contemporain n’est seulement possible qu’en s’abstrayant de cette atmosphère passionnellement et sentimentalement surchargée de l’époque.

- Dans ces conditions une solution est-elle possible ?

Pour une solution, il est important que les deux parties soient en mesure de critiquer leurs thèses officielles et nationalistes. C’est ce que nous avons fait en organisant la conférence des 24 et 25 septembre derniers. Nous espérons que cela puisse également se faire chez les historiens arméniens. Mon idéal serait que l’on puisse débattre de la question arménienne dans la société turque et les cercles académiques comme on peut discuter par ailleurs des lois de la thermodynamique.
Dès le moment où nous serons en mesure d’envisager un débat aussi serein, alors pour moi cela signifiera que la question arménienne est alors résolue.

© Radikal, le 12/02/2006

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

Nouveautés sur le Web

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0