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Europe : le temps du repli

vendredi 17 juin 2005, par Jacques Amalric

Libération

la messe n’est pas encore dite mais il est fort probable que les documents de clôture du sommet européen de Luxembourg ne mentionneront qu’en passant, demain soir, les promesses d’élargissement de l’Union à la Roumanie et à la Bulgarie (en 2007) et passeront sous silence les perspectives d’adhésion de la Croatie (à une date qui n’a pas été fixée) ainsi que l’ouverture, en octobre, des négociations sur l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’UE. Pour ne rien dire, bien sûr, du cas de l’Ukraine, qui a déjà été prévenue qu’elle n’aurait droit qu’à une association privilégiée avec l’Union. Si tel est bien le cas, ce sera une première dans les pratiques bien établies des sommets européens. Le signe que la première conclusion tirée par la majorité des Vingt-Cinq du rejet du traité constitutionnel par les électeurs français et néerlandais, sera de suspendre d’une façon ou d’une autre un processus d’élargissement qui nourrit les craintes de chômage, de dumping social et fiscal ainsi que les peurs d’une immigration massive en provenance des pays candidats ou potentiellement candidats.

C’est un tel gel de l’élargissement qu’a déjà laissé entendre Benita Ferrero-Waldner, la commissaire (autrichienne) aux Relations extérieures, lorsqu’elle a déclaré récemment qu’il faut « donner à nos citoyens le temps de respirer ». Ces perspectives de repli de l’Union n’ont pas été mal accueillies qu’en Pologne et dans d’autres capitales des derniers entrants. A Bucarest et à Belgrade, déjà menacés de voir reporter leur adhésion d’un an, c’est l’inquiétude qui prévaut même si on y feint de n’avoir rien remarqué. La même prudence n’est pas de mise en Turquie même si le Premier ministre Erdogan a affirmé que les référendums français et néerlandais relevaient de la seule « politique intérieure à l’Union ».

L’impression dominante est que, sans le dire, les dirigeants turcs ne croient plus vraiment à l’hypothèse d’une adhésion de la Turquie, pour des raisons aussi bien extérieures qu’intérieures. D’abord, parce que l’arrivée probable au pouvoir à Berlin de la CDU, à l’issue des législatives anticipées qui pourraient avoir lieu en septembre, porterait un coup fatal à la candidature turque. En effet, Angela Merkel, la responsable de l’opposition démocrate-chrétienne, n’a jamais fait mystère de son opposition résolue à l’adhésion turque. D’ici là, d’autre part, la Turquie risque de fournir bien des arguments à tous les opposants de son entrée dans l’Union. A commencer par le nouveau code pénal entré en vigueur il y a trois semaines et qui prévoit de lourdes peines de prison pour les journalistes qui s’obstineront à parler de « génocide arménien » ou à mettre en cause la présence militaire turque dans la partie nord de Chypre. Autres récents signes négatifs : l’interdiction du plus important syndicat d’enseignants, pour avoir pris position en faveur de l’éducation des enfants kurdes dans leur langue, et l’annulation d’un symposium sur la tragédie arménienne après que ses organisateurs ont été accusés par le ministre de la Justice de « poignarder la Turquie dans le dos ». Ce repli couplé avec la bataille au couteau qui risque de se perpétuer sur le budget communautaire pour les années 2007-2013 pourrait paralyser la construction européenne pour longtemps et reléguer dans les poubelles de l’histoire le rêve d’une Europe puissance.

Paradoxalement, il pourrait tout aussi bien freiner la dissolution de la construction européenne en un vaste marché. C’est ce que l’on paraît craindre aujourd’hui à Washington, où l’on commence à se rendre compte que le souhait américain d’une Europe docile, étendue à la Turquie, à l’Ukraine, voire à la Géorgie, n’est plus aussi réaliste qu’il pouvait le sembler. Même si on compte toujours sur la Pologne et les autres pays de l’Est européen pour mettre en échec l’émergence d’une Europe politique. Pour l’instant, cependant, c’est le pire qui est au programme grâce aux rodomontades d’un Tony Blair qui tente de prendre la main en attendant d’assumer la présidence de l’Union le 1er juillet et au combat d’arrière-garde d’un Jacques Chirac démonétisé, accroché à la politique agricole commune comme à sa dernière bouée de sauvetage.

Personne, en effet, n’est dupe de l’étrange position française favorable à la poursuite du processus de ratification d’un traité constitutionnel déjà mort ; il s’agit tout simplement, pour le président de la République, d’entraîner Tony Blair dans le camp des responsables désavoués par leur peuple, en tentant de le contraindre à organiser à son tour un référendum. L’attitude polonaise, favorable elle aussi à la poursuite du processus de ratification, n’est guère convaincante puisque, grâce à ce mensonge, Varsovie cherche simplement à complaire aux Allemands dans l’espoir d’arracher le maximum de fonds structurels dans le prochain budget. Des jeux dérisoires par rapport aux enjeux.

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