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Et alors vous ne tiendrez plus la Turquie...

mercredi 24 septembre 2008, par Baskın Oran

Tout d’abord une précision : ce qui suit n’aura rien à voir avec les idées de « stabilité régionale », « d’amitié » ou de « bon voisinage ». J’écrirai du seul point de vue des “intérêts nationaux turcs”. C’est tout.

La Turquie est située au cœur d’un véritable « triangle des Bermudes » : les Balkans, le Moyen-Orient et le Caucase. Il n’est pas au monde de région plus « démoniaque » sur le plan stratégique. Par contre, il n’est d’autre région qui offre à la Turquie autant de possibilités. On sait que le Diable était Archange avant la création d’Adam et d’Eve. Si la Turquie se met à chercher des solutions à ses problèmes ossifiés, c’est l’ange qu’elle embrasse. Dans le cas contraire, le démon.

Je m’explique. De par son inclination à ne régler ses très nombreux problèmes que par la violence, la Turquie est une photocopie d’Israël, un pays incapable de tirer profit de sa force. Tant qu’à l’intérieur la question kurde et celle de l’Islam et qu’à l’extérieur, celles de Chypre et de l’Arménie n’auront pas été résolues, la Turquie ne connaîtra pas la paix. Cela ira même en empirant : à la question arménienne, ce sont déjà deux autres diasporas qui viennent se rajouter en invoquant : “le génocide grec” et “le génocide syriaque” (Chrétiens de rite oriental, NdT). Imaginez donc ce qu’il pourra advenir à mesure que les choses que la Turquie a glissées et laissées sous le tapis se mettront à sentir de plus en plus mauvais. Par contre, imaginez donc l’approche de l’UE, la valeur accordée par les Etats-Unis ainsi que les propositions de la Russie à une Turquie se battant pour solutionner ses problèmes.

A nouveau l’histoire des « ogres qui vont nous dévorer »

Accordons-nous tout d’abord sur la chose suivante : chaque solution apporte une chose et en emporte une autre. Mais cette initiative ne nous apporte rien du tout !

Je m’explique : si vous commencez par vous dire « et nos frères azéris ? », je répète ce que j’ai dit au début de ce papier, à savoir qu’il ne s’intéresse qu’aux plus élémentaires intérêts nationaux des Turcs. N’en demeure pas moins que nos «  frères » seront prompts à nous comprendre quand nous leur parlerons « intérêt ».

Leurs représentants n’ont pas pris part au vote sur la représentation des Turcs de Chypre à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe en se disant que cela pouvait constituer un précédent pour la reconnaissance du Haut-Karabakh. Ils ont d’abord parlé d’un cocktail qui les aurait empêchés de s’y rendre puis encore d’un manque de coordination (Akşam, 05.05.04). Parlant d’un vol commercial vers la partie turque de Chypre, le représentant permanent de l’Azerbaïdjan Arif Mamedov a donné au Conseil de l’Europe, le 8 novembre 2005 la garantie officielle selon laquelle Bakou n’avait « pas la moindre intention de nouer quelque relation que ce soit avec cette entité » (ASAM, 10.11.05).

Quant à la Turquie en 2000, elle est parvenue à tuer un plan en trois dimensions élaboré par le ministère des Affaires Etrangères lorsque le premier ministre Ecevit se mit en tête de demander au préalable l’approbation de Bakou (B.Yinanç, Milliyet, 10.12.2000).

Mais tout ceci est encore inutile. Parce que Bakou est en contact permanent avec Erevan et ce, au plus haut niveau. L’opposition azérie a beau pousser des cris d’orfraie aussi pitoyables que ceux que pousse la nôtre en proclamant haut et fort qu’elle « est prête à aller assister à un match à Bakou » [en représailles à la visite du président turc lors du match de football Arménie- Turquie, le 6 septembre dernier, NdT], le pouvoir azéri joue le jeu avec assurance et discrétion (Interview par M.Yetkin, Radikal, 27.08.08).

En second lieu, si vous nous dites qu’ils « ne manqueront jamais de nous demander des indemnisations et de la terre ». La terre, c’est ridicule. Passons. Pour ce qui est des indemnisations, je répondrai par le mot de Yachar Kemal sur la question kurde : « On dit que si l’on donne aux Kurdes des droits culturels, ils demanderont l’indépendance. Et si on ne les leur donne pas, ils ne la demanderont pas ? »

En outre, s’il est une indemnisation à verser juridiquement parlant, est-ce un bien ou un mal que de s’obstiner à ne pas payer ? Mais si juridiquement il n’est pas de telle obligation, pourquoi nous inquiéter ?

En troisième lieu, vous allez nous dire que « les Arméniens ont les yeux rivés sur nos terres et que d’ailleurs dans leur déclaration d’indépendance on parle d’Arménie occidentale en faisant référence à l’Anatolie de l’Ouest. » C’est que vous avez bonne mémoire. Mais vous devez alors vous souvenir des choses suivantes : le texte auquel vous faites référence est intitulé « déclaration relative à l’indépendance de l’Arménie », daté du 23 août 1990. L’URSS existe encore à cette époque. Cette formule ne figurait plus dans la « déclaration d’indépendance de l’Arménie » du 23 septembre 1991.

Mais vous devez également savoir ceci :Ter Petrosyan qui est devenu Président de l’Arménie le 16 octobre 1991 a mis une fin définitive à toute présence du PKK sur le sol arménien pour être en mesure de nouer de bonnes relations avec la Turquie. Il n’a pas permis que l’on emploie le mot « génocide » dans la constitution du 5 juillet 1995. Il a suspendu les activités du parti nationaliste Dashnak. Il a fait enfermer ses dirigeants pour trafic de drogue. Il a fait la tournée des principaux centres mondiaux de la diaspora de façon à les apaiser.

Et à toutes ces ouvertures, la Turquie n’a absolument rien répondu. Sur ces entrefaites, Ter Petrosyan a été destitué et c’est Kocaryan et le Dashnak qui ont pris les commandes. Vous vous souvenez ?
Finalement vous ne pouvez pas nier qu’il n’est pire situation que l’actuelle qui voit la Turquie méprisée de par le monde entier en étant qualifiée de « génocidaire ». Sur ce sujet, la Turquie n’a malheureusement “ rien d’autre à perdre que ses propres chaînes”. Bref, la Turquie est bel et bien coincée.

Les raisons de cette « réussite » ?

Sur la question arménienne, il est deux éléments face à la Turquie : la République d’Arménie et la diaspora.

C’est maintenant le moment exact de la réconciliation avec la première : ce pays n’en peut plus d’être lié militairement à la Russie et économiquement à l’Iran. Le chômage y fait des ravages. L’émigration est forte. Ses relations avec la Géorgie n’étaient déjà pas bien bonnes. Avec la dernière guerre dans le Caucase, voilà l’Arménie plus que jamais dépendante de sa seule frontière avec l’Iran. Si l’Arménie se sauve de cette situation sans l’aide de la Turquie, il faudra que la Turquie entonne son propre thrène. Ce doit être à la Turquie de tendre la main à l’Arménie.

Et à ce moment, la diaspora se rapprochera. Il est d’ailleurs nombre de changements dans ses rangs depuis un certain temps. C’est la première fois qu’on s’y interroge sur les Turcs. Le plus important de leurs organes de publication (Armenian Weekly) a entamé une collaboration régulière avec un éditorialiste de Turquie. On m’y a longuement interviewé, moi une personne qui refuse d’employer le terme de génocide (Radikal, 17-20.08.08). Et puis le parti Dashnak n’est-il pas satisfait de la visite du président Gül en Arménie (Radikal, 05.09.08) ?

Pouvez-vous imaginer la Fédération turque de football qui, pour faciliter les relations avec un pays étranger, retire le croissant et l’étoile de son emblème ? Je vous demande cela parce que la Fédération arménienne a décidé, lorsque la visite de Gül a été confirmée, de retirer le Mont Ararat de son emblème, et ce, malgré les vives réactions du Dashnak.

Il en sera encore pour aborder ce dernier rapprochement de la sorte : « les Arméniens se rapprochent de nous parce qu’ils sont coincés. » L’Arménie d’accord. Et la diaspora ? C’est tout le contraire. Il ne reste pas un pays dont le parlement n’ait pas reconnu le génocide. Il faut dire cela à ces nationalistes : le nationalisme est un analgésique. On n’en réduit pas les doses lorsque cela empire. Bien au contraire.

Et alors ? Le débat a commencé parmi la diaspora. Mais il s’agit encore d’un point de torsion et non d’un point de cassure. Parce que, je vais vous le dire, l’invitation lancée à Gül est un hommage rendu à Hrant Dink. A son enterrement. A ce moment où l’on a marché derrière lui en lançant des « Nous sommes tous Hrant ! Nous sommes tous des Arméniens ! » Et enfin, très chers, à l’arrestation des misérables qui étaient venus menacer notre frère Hrant dans les couloirs des tribunaux.
Parce qu’aujourd’hui, comprenons bien ce qu’il en est : la question arménienne n’est ni un problème de terre, ni un problème d’indemnisation. C’est la question de la psychologie de tout un peuple. Et ce qui la nourrit sans cesse c’est le fait que chez nous certaines personnes et institutions ne font pas autre chose que chercher à protéger les criminels unionistes (le gouvernement jeune turc durant la première guerre, NdT). Cette mentalité qui ne cesse de répéter que nous n’avons rien fait et que ce sont les Arméniens qui nous ont tués.

L’enterrement de Hrant Dink a été le message de condoléances dont les Arméniens du monde entier avaient besoin pour s’apaiser quelque peu. Voilà le problème.

Les choses à faire de suite

Il faut immédiatement nouer des relations diplomatiques. Puis ouvrir sans tarder la frontière : que l’Arménie puisse enfin acheter des produits turcs autrement qu’en les faisant passer par l’Iran et que les régions de Kars respirent un peu.

Que l’on ouvre un axe Trabzon-Erevan au plus vite. Puis que l’on ajoute à l’oléoduc Bakou-Tiflis-Ceyhan, une branche arménienne : c’est ce que l’on aurait dû faire dès le début parce que c’était à la fois la voie la plus économique et la plus sûre.

Et enfin, enfin, il faut faire paraître cette déclaration officielle :

« La République de Turquie fait savoir sa plus profonde affliction pour les catastrophes infligées à certains sujets de l’Empire ottoman durant la Grande Guerre. Par ailleurs, elle demande pardon à l’opinion publique mondiale pour la dissimulation dont ces faits ont pu faire l’objet depuis la fondation de la République pour diverses raisons. »

Après cela, vous ne pourrez plus entraver la politique étrangère turque.. Ni la Turquie tout entière d’ailleurs.

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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