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Cyprus et Charlus sont sur un bateau…

mercredi 6 décembre 2006, par Marillac

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« La Turquie doit faire l’effort de comprendre ce qu’est l’Europe » écrivait le 2 décembre dernier Jean-Dominique Giuliani, Président de la fondation Robert Schuman dans les colonnes du Figaro.

Sous-entendant, dans le contexte de l’imbroglio chypriote, qu’elle n’y était pas naturellement disposée et qu’à une adhésion pleine et entière, rebelote, il fallait bien évidemment préférer un partenariat privilégié.
Condescendance et suffisance sont les atours sans cesse exhibés de ceux qui pourtant prônent du haut des clochers gothiques de leurs valeurs ancestrales la nécessité d’une bonne entente entre les peuples et les nations du monde. Mais à distance (juste pour la rime bien entendu).

Et effectivement pourquoi ne pas souscrire à la perspective d’une si généreuse proposition ?
Parce qu’elle sous entend plusieurs traits qui à nos oreilles sonnent comme de lancinants acouphènes.

1- Les Turcs ne comprennent rien à l’Europe. Au projet déjà, ne cherchant à glaner que reconnaissance, subventions et autres visas vers la prospérité. Décidément quels monstres que ces Turcs, qui n’entendent rien à nos valeurs préférant les sacrifier sur l’autel de la raison d’Etat kémaliste !!!... Passons sur le combat de ces démocrates turcs qui aujourd’hui, le plus souvent depuis la gauche, sont à même de formuler le projet d’une Europe démocratique et stratégiquement affirmée dans le monde qui émerge. Moins intéressants, convenons-en que quatre barbus et trois tondus croisés dans le quartier de Fatih. Enfin…

2- Plus grave et révélateur : seule la Turquie doit faire l’effort de comprendre l’Europe. L’Europe quant à elle a compris de toute éternité, du haut des valeurs qui lui appartiennent et nul besoin de quelque empathie ou effort que ce soit pour tenter de saisir les positions de ses « partenaires ». Ce qui en dit long sur le si fameux privilège d’un partenariat dédaigneux dont on oserait à la rigueur récompenser de si frustes Turcs. Allah korusun !!!

Faudra-t-il encore se pencher sur cette question chypriote qui n’a de chypriote que l’impossibilité faite aux leaders européens d’avouer leurs desseins et intentions à l’égard de la Turquie ?

Des diplomates turcs de retour du sommet de l’OTAN à Riga la semaine dernière racontaient, atterrés, comment les obstinations françaises et allemandes visent quasi explicitement à les dissuader d’aller plus avant dans ce processus : certains de leurs homologues européens en venaient à regretter que le voyage du Pape en Turquie se soit bien déroulé !!! Comme d’autres se plaignent presque ouvertement qu’Ankara ait fait acter toute une série de paquets d’harmonisation législatifs depuis 2002 !!! Cela aussi doit correspondre à une très haute idée des valeurs européennes !!!

Chypre, bis repetita

Alors oui certainement, nous voilà une fois de plus à pousser la chansonnette chypriote. Puisque l’histoire bégaye et que tout le monde radote avec la plus parfaite mauvaise foi, prêtons-nous une fois de plus à un rabachi rabacha de meilleur aloi. Et cherchons un peu à distinguer les porteurs les plus légitimes des titres de propriété des valeurs de l’Europe.

Le plan Annan de résolution du différend et de la partition de l’île, soutenu par la communauté internationale, élaboré et négocié sous égide de l’ONU entre 2002 et 2004, soutenu par l’ensemble des pays-membres de l’UE était-il attentatoire aux règles et valeurs de l’UE ? N’avait-il d’ailleurs pas fait l’objet d’ultimes négociations concernant ses dispositions les plus en contradiction avec les valeurs fondatrices de l’UE (notamment la libre circulation des personnes, des biens et des marchandises, Ankara souhaitant en garantir les dérogations de manière illimitée, Bruxelles n’envisageant de telles restrictions que sur une durée limitée de 15 à 20 ans devant correspondre à la durée des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE. Reconnaissons la complexité d’un sujet qui a vite fait de nous dépasser) ?
Ankara n’a –t-il pas soutenu ce plan ? Si.

Tout le monde sait aujourd’hui qui l’a refusé. Ce que l’on sait ou dit moins, ce sont les conséquences des pressions de Nicosie, d’Athènes et de Bruxelles aujourd’hui, visant à arracher la reconnaissance de Chypre à Ankara : ce qui paraît logique et fondé sans examen plus approfondi ; tout Etat candidat à l’adhésion ne peut pas ne pas reconnaître l’un des membres de l’UE. Soit.

Mais la reconnaissance par Ankara de Nicosie (impliquée par l’ouverture des ports et aéroports sans contrepartie chypro-grecque touchant à la fin du blocus opposé au nord de l’île et refusé aujourd’hui par le sud pour des raisons similaires : ce serait reconnaître la République Turque de Chypre du Nord, RTCN) reviendrait à plusieurs choses. Nous en ferons 5 alinéa :

- à reconnaître les autorités grecques de Nicosie comme les seules légitimes sur l’ensemble de l’île.

- à instaurer ou confirmer un déséquilibre latent entre les parties de ce différend : deux d’entre elles étant membres de l’UE (Chypre et la Grèce), l’autre non (la Turquie) - situation par ailleurs attentatoire à l’accord présidant à la fondation de la République de Chypre en 1960 (mais peu importe, nous parlons des valeurs de l’UE !!!) – Ankara cherche à ne pas mettre le pied dans un cercle vicieux de concessions unilatérales qui placerait peu à peu la Turquie dans l’impossibilité de peser sur l’avenir d’une île où elle abandonnerait à leur sort (économique et politique) les Chypro-turcs (d’où la volonté turque de conditionner l’ouverture des ports et aéroports à la fin du blocus de la partie nord de l’île, RTCN dans un souci d’équilibre).

- à lâcher, de fait, la RTCN et les Chyproturcs, dont le semblant de souveraineté ne tient qu’à Ankara, seule capitale à reconnaître cette entité.

- à jeter une bonne fois pour toutes le plan Annan et sa solution fédérative à la poubelle (l’objectif inavoué – UE oblige - du Président chypriote Papadopoulos), c’est-à-dire le seul plan jamais soumis à référendum sur l’île et accepté par les Turcs qui exprimèrent ainsi leur volonté de disposer d’un Etat fédéré sur une zone solidement établie et non d’un statut plus ou moins officiel de minorité culturelle insulaire qui leur a valu attaques et progroms à répétition dans les années 60 et 70. Ankara ayant d’ores et déjà prévenu qu’elle liait la reconnaissance de la République de Chypre à une solution de ce type.

- à faire une croix définitive sur toute solution négociée et viable tendant vers la réunification de l’île : ces pressions redoublées et multipliées sur la Turquie qui contribuent à l’éloigner de l’UE n’ont pas d’autre objectif que la punition ou la revanche de certains. Certainement pas la paix. En quoi ici encore les valeurs européennes seraient-elles concernées ? Vaste farce…

Est-ce l’atavisme « despotique » des Turcs qui les pousse à se faire les partisans du seul mode de résolution valable du différend sur l’île ?
Est-ce enfreindre et ne pas comprendre les valeurs européennes que maintenir, coûte que coûte, la perspective d’une solution négociée sur la base du Plan Annan ? Et qu’en est-il des anciens dirigeants de l’EOKA (organisation ultranationaliste chyprogrecque à l’origine des plans d’indépendance et de domination hellène sur l’île) aujourd’hui au pouvoir à Nicosie : correspondent-ils à l’idée que nos gentils défenseurs de l’Europe golgothique se font des valeurs qui ont inspiré l’action d’hommes comme Robert Schuman ?

Non assurément, mais rien n’est trop mauvais pour parvenir à ses fins dans cette croisade visant à épuiser la Turquie pour mieux lui proposer un partenariat : « humilie-moi mon frère que je sois ton ami pour toujours !!! »

Mais les Charlus en culotte courte de l’Europe en blaser blanc n’ont, semble-t-il, pas encore pris conscience du risque d’humiliation qu’ils encourent au moment même où la Turquie essuierait leur morgue définitive. Enfin, puisque de farce il faudrait faire raison : et si demain, Charlus tombait à l’eau Cyprus engloutirait ce qu’il reste encore à espérer d’une Europe stratégique, un peu plus d’un an après le coup d’arrêt porté à l’Europe politique. Qui alors oserait s’en honorer ?

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