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Assassinat de Hrant Dink

Coupables et puissants

mercredi 4 juillet 2007, par Ismet Berkan

Le procès des assassins de Hrant Dink a commencé lundi 2 juin à Istanbul. La famille et les amis de la victime sont arrivés sous les huées et les bordées d’injures d’une cohorte de « défenseurs de la patrie ». Dans l’éditorial suivant, Ismet Berkan, rédacteur en chef du quotidien Radikal, pose la question de savoir dans quelle mesure ces gens-là contribuent à la promotion de « l’identité turque » par rapport à une certaine normalité.
N’est-il effectivement pas légitime d’interroger la « normalité » du comportement de ceux qui jugent les victimes coupables du crime dont elles sont précisément les victimes ? De ceux qui ne voient dans les voix discordantes que celles des traîtres ?

De ceux qui ne peuvent voir le monde qu’en noir et en blanc ? De ceux qui estiment que parler d’un ou avec un Kurde, un Arménien relève du crime de haute trahison ? De ceux pour qui, comprendre la douleur d’un homme c’est ignorer celle d’un autre ? De ceux pour qui comprendre la douleur d’un Kurde c’est ignorer celle des innocents turcs tombés sous les balles des terroristes du PKK ? De ceux pour qui la douleur morale ne peut s’abstraire des factices limites identitaires ? De ceux pour qui la formule « nous sommes tous des Arméniens » porte physiquement atteinte à l’identité turque, parce qu’il ne peut être de compassion en dehors de la communauté des « semblables » ?
De ceux qui, finalement, sont aveugles à tout le mal qu’ils engendrent dans cette patrie qu’ils entendent pourtant défendre ?


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Dans des pays normaux, si un intellectuel venait à être tué, le débat portant non pas sur cette figure publique mais sur l’instruction judiciaire du crime ne perdrait pas tout sens des proportions pour finir par se muer en une sorte de dispute politique. Non, on discuterait alors correctement de la façon la plus appropriée de savoir comment éviter que d’autres intellectuels ne périssent dans de telles conditions.

Dans des pays normaux, tout ce qui dépasse la simple négligence de la police et de la gendarmerie dans le cadre de l’enquête comme ces accusations qui confinent à l’invitation au meurtre seraient considérées comme d’immenses scandales. Des scandales que ne laisseraient pas passer ni l’opinion publique ni même le fonctionnement des institutions politiques. Et même si personne n’était déféré devant les tribunaux, toutes les mesures nécessaires à ce que de tels événements ne puissent pas se reproduire, que les forces en charge de l’application des lois ne puissent pas se retrouver mêlées à de tels errements, toutes ces mesures seraient prises.

Mais voyez donc un peu ce qui se passe chez nous. Hrant Dink a été assassiné. Il est apparu au grand jour que ceux qui ont commis et prémédité ce meurtre étaient tout à fait connus de services de police, et même perçus comme susceptibles de s’en prendre à Hrant Dink. Que la personne jugée pour être le principal instigateur de cet acte et risquant pour cela une peine de prison à perpétuité ait également pendant longtemps perçu un salaire de la part des services de police ne relève pas chez nous de l’ordre du scandale.

Voyez donc un peu : il en est chez nous à avoir accueilli avec soulagement l’annonce de la mort de Hrant et qui, s’ils n’avaient pas eu honte, l’auraient même accusé.

Voyez donc un peu dans notre pays, comment les membres de la famille de Hrant Dink, ses amis qui s’étaient déplacés pour suivre la première audience de ce procès ont essuyé toutes les insultes et les attaques qui, s’il n’y avait eu de cordon policier, auraient très bien pu relever de l’agression physique.

On aurait pu croire qu’il s’agissait des coupables. On aurait pu croire que la faute n’était pas de commettre un crime mais d’avoir un ami, un proche, un père ou un mari assassiné.

Et nous, l’opinion publique turque, nous suivons tout cela comme s’il s’agissait de choses normales, comme si tout cela, y compris l’assassinat de Hrant Dink, ne relevait que du quotidien le plus ordinaire. Comme si, un jour, l’un d’entre nous finissait pas rejeter la faute sur Hrant lui-même. Comme si le fait de penser, de parler ou d’écrire n’avaient de conséquences naturelles que la mort ou la vie passée dans la crainte de la mort. Comme si nous vivions dans un pays où le crime est devenu la règle et le fait de rester en vie une exception.

Et toutes ces conditions sont si bien ancrées en nous que le procureur a ressenti le besoin dans son acte d’accusation de justifier très longuement toutes les raisons qui l’avaient poussé à ranger cet acte criminel dans la catégorie des actes terroristes. Comme s’il y avait encore place pour le doute ; comme s’il était une personne insuffisamment terrorisée et devant être convaincue.

Dans des pays normaux, des gens comme Hrant Dink meurent de leur mort naturelle, et non de quelques balles dans le corps. Les pays normaux se sont « normalisés » grâce à des gens comme Hrant Dink, si par le passé ils n’étaient pas si normaux que cela.

Hier à Besiktas (Istanbul) s’est tenue la première audience du procès d’un crime dont l’auteur comme le commanditaire sont connus. Et sur le seuil du palais de justice, ils ont tenu à montrer qu’en fait ils souhaitaient que les coupables soient puissants. Ils ont voulu faire étalage de leur force.

Je vous le demande : notre pays sera-t-il un jour normal ?

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