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Bagdad - Istanbul : l’exode des chrétiens d’Irak

vendredi 19 novembre 2010, par Sébastien de Courtois

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Ordination d’un prêtre à l’église Saint-Antoine, Istanbul, 14 novembre 2010
Photo : Sébastien de Courtois

Istanbul - Dimanche dernier, 14 novembre, était un jour particulier pour la petite communauté des chaldéens de Turquie : une messe a eu lieu pour ordonner un nouveau prêtre dans la vaste crypte de l’église Saint-Antoine, bien connu par son style néo-vénitien, sur Istiklâl Caddesi. Cet événement, suffisamment rare – la dernière ordination remontait à plus de dix ans –, mérite d’être évoqué en cette période difficile pour cette branche du christianisme oriental historiquement partagée entre Turquie, Irak et Iran.

Mgr Warduni, évêque auxiliaire de Bagdad, était présent en remplacement de Mar Emmanuel III Delly, patriarche et cardinal, empêché de venir à cause de la transition politique en Irak. Rassemblement émouvant, tant par la symbolique d’une telle cérémonie au cœur d’Istanbul que par la présence nombreuse de familles de réfugiés arrivés de Mossoul, et de Bagdad, surtout, depuis le massacre de la cathédrale syriaque de Karada le 31 octobre, causant la mort d’une soixantaine de personnes. Célébré en soureth – un dialecte néo-araméen parlé dans l’est de la Turquie et le nord de l’Irak – en arabe et en turc (une partie du sermon), chacun pouvait suivre l’office suivant son lieu d’origine. La communauté chaldéenne de Turquie est composée de familles venant de Diyarbakır, de Mardin, de Midyat (fief des syriaques orthodoxes – Süriani Kadim) et surtout d’une poignée de villages – tous désertés maintenant – situés à l’est du Tigre – Dicle Nehri – dans un triangle composé des agglomérations de Şirnak, Uludere et Silopi.

Les réfugiés donc. Depuis plusieurs années, beaucoup de familles ont quitté le sud et le centre de l’Irak, Bassorah et Bagdad (surtout du quartier de Dorah) pour le nord irakien d’une part, la zone kurde, ou vers les pays limitrophes, Syrie, Jordanie et Turquie. Sur une population estimée entre 800 000 et un million d’individus avant 2003 – date de l’intervention américaine –, il ne resterait, d’après les Églises, plus que 400 à 500 000 chrétiens. À Istanbul, en collaboration avec le HCR, ainsi qu’une association turque chargée des réfugiés – Asam –, l’église chaldéenne locale s’occupe de les enregistrer et de leur fournir les premiers soins, vêtements, traducteurs, lait en poudre pour les enfants, et accompagnement psychologique. Parfois les pathologies sont lourdes et nécessitent une hospitalisation (dans des hôpitaux turcs), chocs psychologiques liés à la violence – des jeunes filles ont assisté à des assassinats et ont reçu des menaces de mort –, maladies cardiaques jamais soignées, stress, repli sur soi.

Le visa turc s’obtient à Bagdad pour la somme de 250 dollars. Arrivés à la frontière du Kharbour, les réfugiés peuvent être retenus à Silopi puis dispatchés dans l’une des 24 villes satellites accueillant des réfugiés (où ils sont normalement assignés et trouvent des réfugiés d’autres pays : iraniens, palestiniens ou afghans). Les réfugiés irakiens sont considérés en « transit » en l’attente d’un visa – États-Unis, Canada, Australie et parfois vers l’un des pays de l’Union européenne (peu de visas accordés). À Istanbul, ils trouvent à se loger à Kurtuluş ou Dolapdere, là où s’accumulent des strates plus anciennes d’arrivants. Le loyer pour un deux pièces coûte entre 350 et 500 euros (un groupe rencontré le 6 novembre affirmait vivre à dix personnes dans une telle surface). Trois phases précédentes d’exil ont touché les chrétiens d’Irak : 2004 et 2006 suivant les attentats de Bagdad, puis 2008, pour ceux de Mossoul. Ainsi, des personnes sont en « transit » en Turquie depuis 2004. Il semble que la politique d’attribution des visas ne prenne pas en compte les familles : un frère va aux États-Unis tandis qu’une sœur peut partir en Australie. En attendant, il faut survivre par des petits boulots (des épiceries tenues par des Irakiens où l’on se passe le travail entre « cousins » suivant les arrivées) et des fonds venus de l’étranger.

La presse turque s’est largement fait l’écho des attentats visant l’église de Karada le 31 octobre (ce qui est nouveau). Dès le 1er novembre Vatan et Akşam rapportent « 24 morts et 30 blessés dans l’assaut lancé ce dimanche par les forces de sécurité irakiennes et américaines, contre une église chrétienne de Bagdad où des membres d’Al-Qaida avaient pris une centaine de fidèles en otages […] Parmi les participants à la Messe, 30 personnes ont été blessés, pendant l’opération. Les ravisseurs auraient réclamé la libération d’activistes djihadistes emprisonnés en Irak et en Egypte. » Ce sont des traductions de dépêches d’AFP ou de Reuteurs. Le 2 novembre, les données chiffrées se font plus précises dans Radikal et Hürriyet : « L’opération des forces de sécurité pour sauver les otages, s’est terminée par la mort de 52 personnes et 67 autres personnes blessées. L’attentat a été revendiqué sur internet par l’Etat islamique d’Iraq qui a menacé de tuer tous les chrétiens du pays, si ces deux femmes coptes n’étaient pas libérées. » Le lien a été fait par Al-Qaïda avec deux femmes qui se seraient converties à l’islam et retenue dans des monastères coptes d’Egypte. Cette affaire a fait long feu depuis plusieurs années et semble ne reposer que sur des rumeurs. Hürriyet confond l’église de Karada avec une attaque sur un monastère copte par Al-Qaida, ce qui – heureusement – n’a pas été le cas… Enfin, le 3 novembre Radikal évoque les chrétiens qui « préparent leur valise en Iraq pour échapper à la mort » en citant le témoignage d’un chrétien de Bagdad ainsi que celui d’un prêtre.

Depuis le 3 novembre, de nouvelles attaques ont eu lieu à Bagdad contre des maisons particulières appartenant à des chrétiens. Mgr Warduni, interrogé à ce propos, refuse de faire des distinctions dans le malheur qui touche les « Irakiens » dans leur ensemble. Tous souffrent au même titre. Le lendemain de l’attaque (il a été lui-même victime de deux tentatives d’assassinats), des religieux musulmans lui ont tout de suite manifesté leur soutien. « La politique est faite par des hommes contre les hommes », m’a-t-il glissé. Selon lui la pauvreté, l’ignorance et le fanatisme sont le mal de tout. Il ne s’agit pas d’une guerre de religion.


- Sébastien de Courtois est également l’auteur d’un reportage sur le calvaire des Chrétiens d’Irak, paru dans le Figaro Magazine :

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