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Au vif : La Turquie est un pont européen

L’éditorial du « Monde 2 » par Edwy Plenel

samedi 16 octobre 2004, par Edwy Plenel

Le Monde - 15/10/2004

Il faut sauver les ponts. Jeter des ponts. Ne pas couper les ponts. Oui, le pont, ce mot d’ordre d’époque, antidote au choc des civilisations et à l’affrontement des cultures. Un mot-programme comme il y eut des mots-valises. Un mot-sésame, ouvrant les frontières fermées et perçant les identités closes. Un mot-remède qui combattrait les peurs recuites et les haines confites. C’est ce mot justement qu’a employé le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, le 6 octobre, à Strasbourg, devant le Conseil de l’Europe, le jour où la Commission de Bruxelles recommandait l’ouverture des négociations d’adhésion de son pays à l’Union européenne : « Un milliard et demi de personnes dans le monde musulman attendent avec émotion que la Turquie puisse jouer le rôle de pont entre les civilisations. » La Turquie, pont d’Europe entre Orient et Occident...

C’est aussi à Strasbourg qu’enseignait, au début du siècle passé, le sociologue allemand Georg Simmel. Marginal parce que novateur, frayant les chemins délaissés par l’académisme, ouvrant mille pistes qui sont autant de promesses pour la sociologie contemporaine, Simmel avait le goût des ponts et des portes au point de leur consacrer un texte, en 1909, Pont et Porte, qui est une sorte de manifeste, éloge du passage, du déplacement, du décentrage. « C’est à l’homme seul, écrit-il, qu’il est donné, face à la nature, de lier et de délier, selon ce mode spécial que l’un suppose toujours l’autre », alors que l’animal, à l’inverse, s’il peut suivre des pistes et parcourir des distances, ne saurait relier le début et la fin du parcours, autrement dit « opérer le miracle du chemin ».

Le pont, la porte, le passage, le chemin, où se joue la relation à l’autre, indissociable non seulement de la pensée de soi, mais de la mise en mouvement de la pensée elle-même en tant que remise en question, ébranlement et mouvement, quête de l’ailleurs, de l’impensé et de l’inédit.

LE SYMBOLE DE MOSTAR

Est-ce un hasard si, en Europe, en Europe d’aujourd’hui ou presque, pas d’hier ni d’avant-hier, c’est la destruction d’un pont qui a symbolisé, bien avant le 11-Septembre, le risque d’une guerre des mondes, des identités figées et des cultures fermées ? C’était à Mostar, ville-pont elle-même, most signifiant pont, en Bosnie- Herzégovine, le 9 novembre 1993, pendant la guerre qui ravagea l’ex-Yougoslavie. Les obus des Croates détruisirent ce symbole d’une Bosnie de l’échange et du mélange, un pont érigé sous l’Empire ottoman, au temps de Soliman le Magnifique, en l’an 944 de l’hégire, 1566 selon le calendrier chrétien, un pont surtout qui portait témoignage de cette Europe musulmane que l’amnésie, cette compagne de la peur, voudrait aujourd’hui effacer de nos héritages et de nos mémoires, en réécrivant l’histoire mêlée de notre continent.

Le « vieux pont » (stari most) de Mostar a beau avoir été admirablement reconstruit, il y a un an, il faut se souvenir de l’alerte de sa destruction. Certains s’y emploient, comme cette association créée sous le choc de Mostar, à Lille, dans la France des marches et des frontières, dont l’intitulé reprend le titre d’une chanson populaire, Le Pont du Nord, et qui s’obstine, aujourd’hui encore, à favoriser la rencontre des cultures (www.lepontdunord.com). Sa fondatrice, Claudine Dhotel-Velliet, vient de détailler cet engagement en forme de passion dans un beau livre à compte associatif, Rendez-vous sur le pont, dont Mostar est le refrain et où l’on retrouve les résonances simmeliennes, la porte et le seuil, tissées d’invites à arpenter le pont, ce symbole que l’on traverse pour rencontrer, transgresser et, surtout, se dépasser.

LE VISAGE CHANGEANT DE L’ÉTRANGETÉ

C’est lors d’un récent et trop discret hommage parisien au cinéaste Marcel Ophuls que l’on a fait la connaissance de cette amoureuse des ponts. Dans cette salle associative du 20e arrondissement, on projetait l’admirable Veillée d’armes (1994), pour l’heure dernier film d’Ophuls par la faute de producteurs oublieux et conformistes. Documentaire sur le journalisme en temps de guerre, ce film va bien au-delà et nous fait revivre les trois coups européens de la pièce qui se joue, désormais, à l’échelle du monde. En Bosnie multiethnique, c’était l’acceptation de l’autre qui était en jeu, cet autre dont le visage d’étrangeté change selon les époques, les lieux et les préjugés, et qui aujourd’hui, pour notre Occident, prend figure de musulman ou d’islamiste, en d’autres termes d’oriental dont l’histoire, la culture et la religion nous seraient étrangères.

En revoyant Veillée d’armes, en revivant ce drame bosniaque qui semble déjà si éloigné alors qu’il fut si proche, on se souvenait qu’il y a toujours eu un islam d’Europe, que l’Empire ottoman fut une grande puissance européenne, dont l’administration était par bien des aspects supérieure à celle des empires rivaux, tsariste ou austro-hongrois, et que l’Europe, cette idée complexe, selon la formule d’Edgar Morin, se définit par la libre-pensée plutôt que par des identités immuables.

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