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Au pays de Bernanos

Flâneries turques en Artois

mardi 25 janvier 2011, par Marie-Michèle Martinet

Comme les affinités électives, la traduction emprunte parfois d’étranges chemins de traverse. De la même façon que l’on peut se demander pourquoi le cinéaste Maurice Pialat s’embarqua un jour pour la Turquie afin d’y réaliser un court-métrage sur la lutte traditionnelle anatolienne (Pehlivan, 1965), on peut s’interroger sur les motivations de l’écrivain turc Tahsin Yücel qui, au mois de janvier de la même année, consacra sa thèse à L’Imaginaire de Bernanos, le même Bernanos qui devait d’ailleurs inspirer à Pialat l’un de ses meilleurs films, Sous le soleil de Satan, avec Gérard Depardieu et Sandrine Bonnaire.

De la même façon, on pourrait également demander au traducteur et spécialiste de littérature turque Timour Muhidine de quels fils sont tissés les liens de l’amitié qui le lie depuis plus de dix ans avec Tahsin Yücel. Au-delà de l’appréciation littéraire, sans doute la double géographie d’une Turquie construite dans le souvenir d’un père Syrien d’origine turque trop tôt soustrait à la vie et d’une enfance française bien ancrée dans le Nord, celui de Bernanos, n’y sont pas totalement étrangères.

Reprenons : en 1965, Tahsin Yücel consacre sa thèse à Georges Bernanos. Sans jamais avoir mis les pieds à Paris, ni sur les rives de la mer du Nord, l’écrivain turc en herbe rédige son texte en français.

En 1990, Timour Muhidine découvre le texte par hasard, chez un bouquiniste d’Istanbul : « Cette étude qui, au premier abord, donnait surtout une impression d’incongruité dans le cadre turc - pourquoi s’intéresser à Bernanos bien peu lu en France dans les années 1960 à 1980 où l’on se passionnait pour Artaud, Bataille et Sade ? - le fut plus encore lorsque je parcourus les premières lignes rédigées dans un français éblouissant », écrit Muhidine, fixant sans le savoir encore le point de départ de l’ouvrage qu’il vient de faire paraître aux éditions Empreinte : Sous le soleil de Bernanos.

L’idée en est simple : inviter l’écrivain turc dans cette région du Nord qu’il n’a jamais encore visitée… mais que Timour Muhidine, qui y a passé son enfance, connaît comme sa poche. En Artois, c’est-à-dire au pays de Bernanos…

Pour composer ce livre et soumettre l’univers imaginé depuis Istanbul à l’épreuve du réel, les deux hommes vont musarder sur les petits chemins menant d’un village à l’autre, d’une église à un calvaire, d’un bar égaré au bord de la route à la clôture d’un champ où se profilent ces lourds chevaux du Boulonnais que l’on descendait dans les couloirs de mines quand elles existaient encore. A en devenir aveugles… Du temps de Bernanos. Les villages s’appellent Fressin, Aire-sur-la-Lys, Loison-sur-Créquoise…

Aux côtés de Yücel et Muhidine, il y a aussi le photographe Philippe Dupuich qui a construit l’album de cette curieuse virée : panneaux indicateurs, portrait-souvenir saisi sur le vif dans une salle de restaurant sans doute aménagée dans les années 1970 (le papier-peint orange à grand motifs ne trompe pas), modestes fleurettes des champs ornant l’autel d’une chapelle, lumineux nuages pleins de pluie :

« Il pleut beaucoup chez Bernanos », notait Tahsin Yücel dans son mémoire écrit il y a près d’un demi-siècle… depuis sa chambre de la Turquie anatolienne, dans ce pays où l’eau peut se montrer si parcimonieuse. Par chance, l’averse épargnera pourtant les trois compères. Derrière les nuages, au-dessus des champs gorgés d’humidité, percera une nuée mystique saisie par l’objectif du photographe.

- Marie-Michèle Martinet est journaliste et écrivain. Son nouveau roman, Monsieur Gagarine, sera publié le 28 mars prochain chez Gallimard. Sa vie se partage entre Paris et Istanbul où elle fut la correspondante d’un grand quotidien français.

- Article original paru sur le blog de Marie-Michèle Martinet.


- Photos : Philippe Dupuich — Au centre : Tahsin Yücel. Ci-dessus : dans l’église de Loison-sur-Créquoise.

- Sous le soleil de Bernanos, Itinéraire en Artois avec Tahsin Yücel, Timur Muhidine, éditions Empreinte.

- Plusieurs ouvrages de Tahsin Yücel sont traduits en français. Dernier en date : Les Voisins, un recueil de trois nouvelles paru en mars 2010 aux éditions bilingues Meet. Traduction de T. Muhidine.

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