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 Beyoglu - La Movida turque
mardi 13 décembre 2005 - 13:37
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L’Express du 08/12/2005

Des boutiques fashion aux galeries d’art contemporain, en passant par les bars design, le bouillonnement de ce quartier historique rappelle celui des capitales branchées. Une vitrine cool, symbole de la volonté du pays de rejoindre au plus tôt l’Union européenne ?

Observez bien Uma Thurman dans son prochain film. Mademoiselle Kill Bill, l’icône fashion du cinéma américain, y sera habillée en Dice Kayek. Dice comment ? Dice Kayek, la nouvelle griffe branchée venue du Bosphore. Gwyneth Paltrow avait déjà craqué avant elle. Istanbul relookant Hollywood : qui aurait imaginé cela il y a encore quelques années ? « C’est vrai, on a un peu ramé au début, mais maintenant notre mélange d’exotisme et de modernité franchit les frontières, confie Ece Ege, fondatrice de Dice Kayek, qui ouvre ces jours-ci une boutique dans le très chic Saint-Germain-des-Prés, à Paris. Il y a une véritable effervescence créative aujourd’hui à Istanbul. La jeunesse sort, danse, s’habille. Il suffit de se promener un soir à Beyoglu... »

Beyoglu ! Ce quartier bouillonnant, niché sur une colline qui déroule ses ruelles de la place Taksim aux eaux de la Corne d’Or, avec vue imprenable sur Sainte-Sophie et Topkapi, n’en finit plus de célébrer ce que, faute d’un mot turc approprié, on appelle ici la « movida ». Un peu comme dans le Madrid de l’immédiat après-Franco, une explosion de sons, de fêtes, de couleurs, de terrasses bondées a envahi les rues. Sur l’avenue de l’Istiklal - le nouveau nom de la Grande Rue de Péra, ancien fief des bourgeois bohêmes du début du siècle dernier, où les ombres de Pierre Loti, Agatha Christie et Paul Morand ont croisé le petit tramway rouge et blanc Nostalgie, qui grince toujours - ce ne sont que cafés Internet design, enseignes lumineuses Tatoo-Piercing, passages branchés, et même strings sexy dans la vitrine de Miss Claire. L’Anatolienne à foulard croise la fashion victim siglée Gucci, et de l’uniforme sage des lycéennes dépassent bien souvent des Adidas montantes à la Gwen Stefani. Des adolescentes se précipitent au fond du passage Atlas, où Faruk Ertan, faux airs de Jack Palance revenu de Goa, vend ses jeans brodés rehaussés de pièces de cuir ou de vachette. Le Pulp Club, sa boutique, est un temple hippie chic. « Nous devons imposer notre identité face à toutes les grandes marques internationales qui envahissent l’Istiklal », décrète Faruk entre deux éclats de rire.

Un programme que Cem Yegül, figure de l’Istanbul branchée, applique à la lettre. Le bureau du patron du label Doublemoon annonce la couleur : masques africains et vieux 78-tours de jazz se mêlent aux affiches pour les derniers concerts de musique électronique du Babylon, la boîte hype de la ville. « Quand nous avons commencé, il y a quinze ans, les filles n’osaient pas se promener seules à Beyoglu après 21 heures, se souvient-il. Contre la municipalité et contre l’Etat, qui ne nous ont jamais aidés, nous avons lancé une génération de musiciens comme Mercan Dede ou Burhan Öçal, imprégnés par l’atmosphère mystique et exotique de la ville. On y retrouve des influences grecques, arméniennes, pakistanaises... » La Turkish touch. Aujourd’hui, Doublemoon vient de décrocher la 10e place - sur 300 prétendants - du classement de l’European Broadcasting Union pour sa créativité - devant des majors comme EMI ou Virgin ! Et les DJ de toute l’Europe se battent pour aller mixer dans les clubs en plein air qui bordent le Bosphore (lire l’interview).

Mais c’est encore au Babylon que l’on respire le mieux l’atmosphère rafraîchissante de cette movida. Décor : plafond constellé de gigantesques tuyaux en alu sur briques d’une ancienne maison grecque, bar élégant à l’étage, petite scène cosy. Public : 400 noctambules branchés, joyeux et connaisseurs se déhanchant, une bouteille d’Efes - la bière locale - à la main. Musique : fusion de jazz et de house mixés avec des chants soufis ou de la clarinette orientale. « Moi qui vais souvent à New York et à Berlin, je vous le dis : le Babylon est l’une des cinq meilleures boîtes du monde ! » plaisante à demi Sibel, une beauté istanbuliote de 24 ans. Une partie de Crossing the Bridge, le film manifeste de l’enfant terrible du cinéma turc, Fatih Akin, présenté au dernier Festival de Cannes, a été tournée dans l’ambiance cosmopolite chic du Babylon.

« Cool Istanbul », titrait en août dernier le très classique Newsweek sur une Une où l’on voyait un couple « lennykravitzien » en train de danser. Sous-titre : « Europe’s Hippest City ». Très cool Istanbul, en effet, où l’on peut siroter un verre dans l’atmosphère sophistiquée du musée d’art moderne face à une baie vitrée où défilent les cargos fendant les eaux du Détroit. Istanbul Modern a installé voilà un an sa collection d’art contemporain dans un ancien entrepôt du port de Karaköy, sur le Bosphore. On peut y admirer une sculpture pour le moins énigmatique de Jeff Koons - trois ballons de basket en suspension dans un aquarium - ou les toiles constructivistes du Turc Halil Akdeniz. « L’archéologie et le passé sont présents à chaque pas à Istanbul, mais il manquait un lieu qui parle de présent et d’avenir, explique l’élégante présidente du musée, Oya Eczacibasi, l’une des plus grosses fortunes de Turquie. Le pays était mûr : en un an, nous avons reçu 400 000 visiteurs. » Signe de la cote d’Istanbul dans le petit monde de l’art moderne européen : le Centre Pompidou envisage un programme d’échanges et la Biennale de Venise va se délocaliser ici en février 2006 - une grande première. « Sans compter les 300 galeries que compte la ville », ajoute Oya Eczacibasi.

C’est dans l’une d’elles, au quatrième étage d’un bel immeuble blanc aux faïences bleu-vert de l’Istiklal, que Bennu Gerede, la trentaine, blonde, expose ses photographies. Des formats immenses et hyperréalistes - elle travaille d’ordinaire pour des magazines de mode - sur des sujets brûlants. On y voit, par exemple, un beau jeune homme en costume sombre tendre un pistolet à une femme sexy et voilée dont le pubis émerge de la burqa. Titre : Adultère. Et il y en a une douzaine dans cette veine provocante. « Istanbul dégage une atmosphère mystique et particulière, mais il y a encore des combats à mener : c’est de cette contradiction que naît notre créativité actuelle », confie la photographe. L’Histoire, elle aussi toujours friande de contradictions, retiendra que c’est sous une municipalité - et un gouvernement - islamiste qu’aura éclos cette movida istanbuliote. Et que le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, en donnant le coup de pouce décisif pour l’ouverture d’Istanbul Modern, pensait aussi à lancer un signe fort au moment où le pays frappe à la porte de l’Europe. De l’instrumentalisation de cette movida...

Pour se remettre des clichés dérangeants de Bennu Gerede, il suffit de monter trois étages, jusqu’au 360°, un très chic bar-restaurant installé sur le toit de l’immeuble. On y déguste un excellent poisson avec vue sur la mosquée Bleue et le palais de Topkapi. « Dans le quartier, entre deux mehane, nos restaurants traditionnels, il s’ouvre un bar par jour ! » s’extasie une habituée. La jeunesse istanbuliote adore les ambiances lounge - canapés confortables et musique jazzy - comme au Biriki, sous le plafond de verre du passage Markiz, où l’on vient se protéger de la circulation infernale et de la foule asphyxiante des rues environnantes. On y feuillette nonchalamment l’un des trois city magazines que compte la ville - Time Out, Istanbul Life et Beyoglu. Les trois bibles de cette movida un peu « bobo ». D’ailleurs, les premiers lofts, aménagés dans une ancienne usine de farine, sont annoncés pour bientôt, à deux pas de là. « Ils seront modernes, tout en respectant l’esprit istanbuliote », jure leur architecte, Han Tümertekin, récent lauréat du prix international Aga Khan. « Il était normal qu’une électricité particulière naisse ici : nous sommes la pointe la plus orientale de l’Europe continentale », résume Behiç Ak, figure du quartier et caricaturiste à Cumhuriyet.

La nuit tombe doucement sur Istanbul. Au loin, les minarets s’illuminent, le mélancolique petit tramway fait résonner sa cloche, les terrasses des bars se remplissent de noctambules. Et, partout, la déflagration atomique des sonos fait trembler le pavé. A Beyoglu, il y a bien longtemps qu’elles couvrent le chant du muezzin.


« Un air de Barcelone »

Philippe Cohen-Solal est l’un des musiciens de Gotan Project, groupe basé à Paris, qui a vendu près de 1 million d’albums de sa fusion tango-électro

Comment avez-vous découvert la scène istanbuliote ? Nous avons fait l’un de nos tout premiers concerts là-bas, en 2001, au Babylon. J’étais très surpris, car la salle était pleine à craquer d’un public jeune, très éduqué musicalement, ouvert à tous les styles. J’y suis retourné plusieurs fois pour mixer au New Yorker, un club en plein air, sur la rive du Bosphore. On y sent ce mélange d’influences venues d’Orient et d’Occident. Les gens y sont moins timides que chez nous, se mettent tout de suite à danser et sortent tous les soirs, y compris le dimanche.

Peut-on parler d’une movida turque ? L’atmosphère me rappelle vraiment Barcelone par sa chaleur, sa foule, son électricité palpable dans les rues. La programmation de certaines radios est très pointue et les DJ les plus célèbres jouent ici. Désormais, Istanbul est un passage obligé, comme peut l’être Tel-Aviv. Et l’on commence même à voir des branchés de toute l’Europe venir y faire la fête.

Propos recueillis par Jérôme Dupuis

Vient de sortir : le DVD La Revancha del tango live.


Mon Istanbul

Istanbul n’est pas une ville facile à vivre. Goûter aux plaisirs du Bosphore, aux couleurs de son cosmopolitisme, aux richesses historiques saupoudrées dans la ville sont les privilèges du flâneur. Pourtant, la ville court, bouge, dans un flot permanent de véhicules de toutes sortes.

Ecartelée entre ses deux continents, faisant un grand écart de plus de 50 kilomètres, Istanbul a bien souvent les artères bouchées. Circulation, surpopulation, maux quotidiens nuisibles aux plaisirs de la ville bimillénaire. Le Bosphore reste le miracle qui sauve cette mégalopole de l’asphyxie. Pour vivre Istanbul, l’une des meilleures solutions est d’habiter l’un des nombreux villages incrustés de part et d’autre de l’avenue aquatique qui traverse la ville. Ce sont les petites surprises que vous réserve la métropole si vous savez quitter les rubans routiers qui longent ses rives. Chacun est un bijou à sa façon : petites places bordées de platanes centenaires, signe encore visible de l’amalgame des communautés juive, chrétienne et musulmane ayant fait la richesse de Constantinople. La rive européenne est extravertie, la rive asiatique, plus tranquille et verte. Le monde secret du Bosphore est relié à la ville par les vapur, qui récoltent le matin ceux qui vont travailler en direction de Besiktas ou d’Eminönü et les remmènent le soir à bon port. Le Bosphore, c’est aussi la palette d’Istanbul. C’est lui, ses arbres et ses eaux changeantes qui colorent la ville. Mauve des arbres de Judée de mai, pruniers du printemps, feuilles de l’automne, toits enneigés des yali de février, coques rouges des immenses pétroliers peinant à se refléter dans les eaux bleu-gris du ciel d’hiver.

Entre les deux rives, les deux ponts, embouteillés matin et soir par ceux qui changent de continent pour aller travailler. Pour se rendre à un quelconque endroit de la ville sans le stress de la conduite, il vous faudra accepter de changer deux ou trois fois de véhicule. Monter, descendre, courir, sauter, Istanbul n’a aucune pitié pour les personnes âgées. Dans les bateaux, les autobus, les tramways, vous entendrez parler le turc avec des accents très différents, parfois même difficilement compréhensibles. Dans les taxis, le chauffeur écoute les chansons de sa région ; Istanbul est aujourd’hui, comme toujours, le centre magnétique qui attire toute l’Anatolie. Istanbul absorbe et mélange. Expansion, abandon, récession, transformation, la ville se métamorphose en permanence. Les centres d’hier deviennent périphériques, des lignes de transport apparaissent et disparaissent, magasins et restaurants changent d’adresse. Istanbul est reine de l’inconstance. Si vous restez quelque temps loin de la ville, vous êtes condamné à y revenir en étranger. Est-ce pour cela qu’elle est si difficile à quitter, malgré la menace des tremblements de terre ? Après y avoir goûté, on s’y accoutume si fort qu’y renoncer paraît inimaginable.

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Mots-clés : Art , Culture , Fashion , Istanbul , La société en mutation , Mode , Musique , Peinture
 
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La Turquie envoie de l’aide à Haïti
La Turquie a débloqué 695.000 euros et dépêché des secouristes et des vivres pour les sinistrés du séisme en Haïti, a indiqué samedi le ministère des Affaires étrangères. Trois avions militaires ont décollé samedi pour Haïti et un quatrième devait suivre dimanche, transportant 40 tonnes de vivres et équipements, ainsi qu’un hôpital de campagne,. Une équipe de 10 secouristes et une vingtaine de membres du personnel médical devaient se joindre aux opérations de secours, selon le ministère qui souligne que neuf secouristes turcs sont déjà sur place.

25 novembre 2009
Le Courrier de la Turquie N°10 - Octobre 2009
est disponible sur Turquie Européenne. Les anciens numéros sont également consultables dans la rubrique "la TÜSIAD communique".
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10 octobre 2009
Le Courrier de la Turquie N°9 - Septembre 2009
est disponible sur Turquie Européenne. Les anciens numéros sont également consultables dans la rubrique "la TÜSIAD communique".
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