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Ankara ne fait plus d’efforts pour réformer depuis l’ouverture des négociations avec l’UE

mardi 22 mars 2005, par Marie Jégo

Le Monde - 23/03/2005

Le gouvernement turc est-il vraiment résolu à faire appliquer les réformes votées au pas de charge ces deux dernières années en vue de l’intégration du pays à l’Union européenne (UE) ? Alors que les discussions sur la réunification de Chypre sont bloquées, que la situation des droits de l’homme en Turquie laisse à désirer, l’équipe du premier ministre Recep Tayyip Erdogan est de plus en plus questionnée sur sa détermination à poursuivre sur la voie du changement.

En décembre, le Conseil européen a décidé d’ouvrir les négociations d’adhésion avec Ankara le 3 octobre 2005. Mais « aucun représentant n’a été nommé », constate la presse turque. Le pays a « pris du retard », a récemment indiqué Hans Kretschmer, le représentant de l’UE sur place, citant l’éradication de la torture, une plus large liberté d’expression et l’amélioration des droits des Kurdes (12 à 15 millions de personnes sur une population totale de 70 millions) parmi les priorités immédiates. Olli Rehn, le commissaire européen à l’élargissement, n’a pas dit autre chose lors de son séjour en Turquie, les 7 et 8 mars, constatant qu’il reste encore « du travail à accomplir pour atteindre le degré zéro de tolérance envers la torture », une allusion à l’expression favorite du premier ministre turc, partisan affiché de la« tolérance zéro »dans ce domaine.

Comble de malchance, le 6 mars, à la veille de l’arrivée de la troïka (le chef de la diplomatie luxembourgeoise Jean Asselborn, le ministre britannique délégué aux affaires européennes Denis MacShane et le commissaire européen Olli Rehn), la police turque réprimait brutalement une manifestation de militants d’extrême gauche ­ dont de nombreuses femmes ­ rassemblés sur la place Beyazit à Istanbul pour célébrer la Journée internationale des femmes. Les télévisions diffusèrent les images de policiers en train de frapper à coups de pieds dans la tête des manifestantes à terre. La plus importante visite de dirigeants européens depuis le feu vert de l’UE ne pouvait tomber plus mal.

« COMPRENDRE LA POLICE »

Mais tandis que la troïka exprimait son indignation, que le Parlement européen demandait une enquête, M. Erdogan argua de la présence de provocateurs parmi les manifestants, fustigeant les médias pour leur couverture de l’événement. « Ce genre de choses se produit aussi en Europe. Pourquoi est-ce que le Parlement européen n’y attache pas la même importance ? », confia-t-il à la chaîne publique TGRT. « Il faut comprendre la police », concéda Abdullah Gül, le ministre des affaires étrangères, en annonçant l’ouverture d’une enquête. « Avec ce genre de mentalité, rejoindre l’UE ne sera pas facile ! », résuma le quotidien Radikal.
« Quand on parle de tolérance zéro, encore faut-il le prouver. Or éduquer la police pour empêcher ce genre d’excès relève de la responsabilité du gouvernement », affirme pour sa part Onur Öymen, vice-président du Parti républicain du peuple, l’ancienne formation créée par Atatürk, active dans l’opposition au gouvernement islamiste modéré du Parti de la justice et du développement (AKP). Il estime toutefois que l’ardeur du gouvernement à mettre en œuvre les réformes a surtout été refroidie par la perspective d’un « partenariat privilégié » pour la Turquie, au lieu de l’adhésion pleine et entière.

Rencontrée dans un café d’Ankara, Leyla, 21 ans, étudiante en médecine, est encore sous le choc des images de la manifestation. Mais le plus étrange à ses yeux, « c’est que la police se comporte différemment selon les manifestants ». « Dernièrement, la femme du premier ministre, Emine Erdogan, a fait un discours en public. Des femmes non voilées ont émis des protestations, et ont été sorties manu militari, parfois tirées par les cheveux ! Un peu plus tard, un groupe de femmes voilées l’ont prise à partie, et la police n’a rien fait », déplore-t-elle.

Le processus de réformes sera entier le jour où « la volonté politique se traduira dans la mentalité de l’administration judiciaire et dans celle de l’ensemble de l’Etat », a rappelé le commissaire européen Olli Rehn à la fin de sa visite. Or, à en juger par les rapports des organisations de défense des droits de l’homme, beaucoup reste à faire. Pour les deux premiers mois de l’année 2005, l’ONG locale Mazlum Der déplore la mort de 75 personnes, assassinées, victimes d’exécutions extra-judiciaires ou d’actes de torture.

De son côté, l’organisation Human Rights Watch vient de réclamer des pressions européennes accrues dans le dossier kurde. Selon l’ONG, la plupart des Kurdes déplacés par les violences du conflit entre l’armée d’Ankara et les militants du PKK (1984-1999) n’ont pu regagner leurs foyers. Dans son dernier rapport, l’ONG regrette que le gouvernement n’ait pas entrepris « la moindre démarche concrète pour les réfugiés ». Le gouvernement, qui estime ceux-ci à 350 000, assure qu’un tiers d’entre eux sont rentrés. C’est faux, rétorque Human Rights Watch, qui évalue cette population à 2 millions.

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