Logo de Turquie Européenne
Accueil > Revue de presse > Archives 2005 > 07 - Articles de juillet 2005 > Ankara face au réveil des séparatistes kurdes

Ankara face au réveil des séparatistes kurdes

jeudi 14 juillet 2005, par Marie-Michèle Martinet

A trois mois de l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union européenne, les attentats se multiplient dans le pays

La Turquie s’inquiète des attentats qui se multiplient sur son sol depuis le début de ce mois. Le 10 juillet, plus de vingt personnes ont été blessées par les éclats d’une bombe à fragmentation, dans la populaire ville balnéaire de Cesme, au sud d’Izmir. L’explosion a été revendiquée par un groupe armé kurde, les « Faucons de la liberté du Kurdistan ». Le 2 juillet, un autre attentat imputé aux séparatistes kurdes, contre un train dans l’est du pays, avait causé la mort de six personnes et blessé douze autres.

La guerre est-elle à nouveau déclarée entre les séparatistes kurdes et l’État turc ? Un an après la décision prise par la guérilla de mettre fin au cessez-le-feu observé depuis 1999, les accrochages se multiplient. Récemment, ils ont même gagné en intensité, débordant des zones traditionnellement sensibles, au sud-est du pays, pour atteindre les villes touristiques côtières du sud-ouest.

Les « Faucons de la liberté du Kurdistan », qui ont signé l’attentat de Cesme, avaient aussi revendiqué une action du même type visant, en avril, la station touristique de Kusadasi. Dans un message adressé à l’agence prokurde Mésopotamie, ils ont annoncé d’autres attaques à venir. Cependant, des interrogations demeurent concernant l’identité de ce groupe. Qualifié de « nébu leuse » par certains acteurs du mouvement kurde de Turquie, ces « Faucons » sont considérés par la police comme une émanation du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, dont le chef, Abdullah Öcalan, est emprisonné à vie sur une île au large d’Istanbul.

En Turquie, ce dernier est considéré comme le principal responsable de la sanglante guerre civile qui, entre 1984 et 1999, a causé la mort de plus de 37 000 personnes, laissant des traces douloureuses dans les mémoires. Depuis deux ans, le climat s’était nettement détendu, à la faveur notamment des réformes engagées par Ankara en vue d’une adhésion de la Turquie à l’Europe. Mais le dialogue s’est progressivement dégradé. Des dérapages, tels que celui survenu en avril lors de la fête du Newroz, le nouvel an kurde, au cours de laquelle des jeunes gens ont tenté de brûler le drapeau turc, ont provoqué une réaction nationaliste dans tout le pays. Dans le même temps, les escarmouches opposant l’armée et la guérilla se sont multipliées, réactivant de part et d’autre les vieux réflexes : à la fin du mois de juin, les funérailles d’un séparatiste tué lors d’une opération contre les militaires turcs ont dégénéré en manifestation de soutien au PKK, aussitôt réprimée.

Face à ce durcissement, l’armée turque brandit la menace d’une atteinte à l’intégrité territoriale du pays, renforcée par le chaos qui s’est installé en Irak : « Nous n’allons pas dans les montagnes du Sud-Est pour pique-niquer », lançait récemment le général Buyukanit, commandant de l’armée de terre, avant d’expliquer que la Turquie n’avait besoin de personne pour savoir ce qu’elle avait à faire : ni des Américains, auxquels les militaires turcs reprochent leur incapacité à rétablir l’ordre en Irak, ni de l’Europe, accusée d’offrir des « conditions idéales » aux terroristes.

L’armée turque, qui reconnaît avoir perdu plus d’une trentaine d’hommes depuis l’intensification des accrochages au printemps, craint surtout que le désordre irakien encourage les Kurdes à rallumer les vieilles lunes sécessionnistes d’un grand Kurdistan. Selon l’état-major, au moins 1 500 irréductibles, qui n’ont jamais déposé les armes, même à l’époque du cessez-le-feu, auraient à nouveau franchi la frontière. Pour les militaires turcs, l’ennemi serait donc autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières. Il ne se limite pas au seul PKK : « Les militaires, notamment pour des raisons de politique intérieure, ont intérêt à relancer la tension en ravivant le sentiment nationaliste », explique un journaliste.

Pourtant, l’impulsion européenne semblait, il y a encore quelques mois, ouvrir la voie à la détente. Les mesures prises en faveur de la langue kurde avaient été considérées, à Bruxelles, comme un réel progrès. Mais certaines notes discordantes amènent aujourd’hui à douter de l’authenticité des mesures prises : « Pour un pas en avant, on fait parfois deux pas en arrière, remarque une observatrice kurde. Je n’ai pas compris, par exemple, pourquoi la chanson d’Aynur Dogan, qui était un vrai tube dans toute la Turquie, a été interdite il y a trois mois, du jour au lendemain. » Cette chanson, intitulée La Jeune Fille kurde, fut composée en 1970 par Sivan Perwer, un artiste populaire dans la communauté kurde... mais très mal vu par le pouvoir. La diffusion d’une de ses chansons d’amour avait valu, il y a quelques années, une année d’interdiction d’émettre à la chaîne de télévision locale kurde Gün TV.

Inquiète, l’Association turque des droits de l’homme relève une recrudescence des plaintes enregistrées depuis le début de l’année dans la région de Diyarbakir : 4 822 doléances, soit trois fois plus que pendant les cinq premiers mois de l’année 2004. Selon le responsable local de l’association, Selahattin Duman, les violations des droits de l’homme ont augmenté depuis que la Turquie a obtenu une date formelle pour l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Union européenne, le 3 octobre prochain. Mais pour les dirigeants turcs, la priorité est de maintenir l’ordre. Des mesures de contrôle exceptionnelles ont ainsi été prises dans le métro d’Istanbul, où des portiques de sécurité filtrent désormais tous les accès aux quais.

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0