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A propos du discours de Leylekian : nationalisme arménien contre nationalisme turc (1)

lundi 15 juin 2009, par Baskın Oran, Traduction Sebahat Erol

Il est désormais nécessaire que Turcs et Arméniens passent à la phase orale, qu’ils commencent à se parler.

Mon article a deux objectifs : premièrement, tendre un miroir aux nationalistes turcs ; deuxièmement, montrer avec qui et dans quelle écuelle mangent ceux qui nous ont qualifié de « traîtres à la patrie » lors de la Campagne de Pardon aux Arméniens.

J’étais invité dans les environs d’Avignon à un festival arménien pour parler de cette campagne de pardon. Nous nous trouvions avec des gens vraiment agréables. L’une des actions prévues était un débat public ayant pour thème : « La société civile et le négationnisme en Turquie ». Après moi, c’est le président de la Fédération euro-arménienne, Laurent Levlekian, qui a pris la parole. (pour lire l’intégralité de son discours )

Le titre du discours de ce dernier résume son contenu : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat ». Je vais d’abord en faire un résumé, en mettant mes réflexions entre parenthèses, avant d’en analyser le contenu.

Résumé du discours de Leylekian

Dans les années 2000, certains Turcs ont commencé à parler des Arméniens. Ce sont des gens qui connaissent bien le modèle européen et qui s’en sont appropriés, des gens qui, en Turquie, critiquent l’Etat et le nationalisme. C’est pourquoi le consensus libéral-socialiste européen les a adoptés. Et voilà que maintenant, nous Arméniens, nous confondons ces gens avec les personnes qui reconnaissent vraiment le génocide avec toutes ses conséquences et qui veulent le faire reconnaître aux autres.

Et pourtant, la vérité est tout autre. D’un côté, il y a ceux qui s’opposent au système d’Etat turc, de l’autre, ceux qui essaient de donner une image plus esthétique du système d’Etat (là, on cite mon nom et celui d’Ahmet Insel comme faisant partie de ceux qui maquillent le système d’Etat).

Ces derniers sont portés aux nues que ce soit par les médias turcs favorables à l’entrée de la Turquie dans l’UE ou par les forces politiques européennes. Leurs priorités sont d’entrer dans l’UE, de faire des réformes adéquates, de demander le respect des droits de l’Homme et des minorités. On peut citer par exemple le célèbre rapport sur les minorités (de nouveau, mon nom est cité).

D’un côté, ces intellectuels critiquent l’Etat, de l’autre, ils servent les intérêts turcs, comme entrer dans l’UE et particulièrement se débarrasser de problèmes devenus des casse-tête. Ce n’est pas un hasard si les plus vantés d’entre eux (ici, il fait encore allusion à nous : A. Insel, B. Oran, O. Pamuk, C. Aktar) sont ceux qui sont les plus utiles aux affaires d’Ankara. Ces intellectuels travaillent pour la dépénalisation de la négation du génocide arménien sur le plan international et cherchent à rendre ce sujet inoffensif pour les Turcs. Voici les moyens qu’ils utilisent :

1) Se comporter comme s’ils étaient humiliés. Que surtout l’UE n’humilie pas la Turquie ! De toute façon, il y a une déclaration d’O. Pamuk qui va dans ce sens. Que surtout les Européens tiennent leur promesse ! Alors que ceux qui ne tiennent pas leurs promesses, ce sont les Turcs. Par exemple, la reconnaissance du génocide était un préalable à l’ouverture des négociations, mais par la suite, cela a été levé (là, Leylekian dit sans vergogne des erreurs/mensonges ; la reconnaissance du génocide n’a jamais été un préalable dans les négociations Turquie-UE). Bien entendu, eux peuvent librement utiliser les termes de lobby et diaspora pour les Arméniens.

2) Réduire le cadre de la discussion, en demandant une Commission d’historiens. En réalité, ces intellectuels laissent avec plaisir l’Etat s’occuper de cette affaire.

3) User de l’expression : « nous avons tous souffert ». Relativiser ce que les Arméniens ont subi en reconnaissant leurs souffrances mais en évoquant aussi les souffrances des Turcs par l’emploi de l’expression « Grande Catastrophe » au lieu de génocide. Des mièvreries du genre « Nous avons bu de la même eau ». (Ici, c’est le célèbre metteur en scène Serge Avédikian qui est attaqué.) Idée centrale : il s’est passé des choses, mais on ne sait pas qui les a commises. Et la dernière, c’est la fameuse pétition de pardon dont un des initiateurs se trouve en ce moment parmi nous. Une pétition qui évite soigneusement le terme de génocide, le seul valable, le seul qui entraînerait des conséquences politiques et juridiques. (Au contraire, je vais expliquer dans une chronique que je pense préparer pour Radikal que ce terme ne contient absolument aucune conséquence juridique. Ces paroles de Leylekian ne sont que des vœux pieux.)

4) Dire qu’il y a des extrémistes des deux côtés. (Ici, je dois rapporter dans le détail les propos de Leylekian : ) [NDT : ici, je cite directement les propos de L. Leylekian, repris sur le site france-armenie.net.].
« Oran est aussi un grand spécialiste de cette technique et il l’applique aussi bien à la situation présente qu’à celle qui prévalait à l’époque jeune-turque : il évoque régulièrement les « faucons » de la diaspora, rappelle à loisir les attentats de l’Asala et met en perspective les actes des « komitadjis » arméniens et les quelques centaines de victimes turques de représailles en 1917 avec l’incomparable violence d’Etat que fut le Génocide est qu’est le négationnisme. En suivant cette logique d’égalisation morale, il n’y a aucune différence ontologique entre les résistants juifs du Ghetto de Varsovie et les nazis qui tentaient de les exterminer. M. Oran, je suis désolé de devoir encore vous citer afin de répondre à vos interrogations mais lorsque vous avez déclaré :
‘Car pour les Arméniens « Génocide » signifie une chose : 1915. Mais pour les Turcs cela signifie aussi une chose : 1933-1945. Ce qui veut dire que dans l’esprit des Turcs, les Arméniens leur disent : « Ton grand-père était un nazi. »’
Eh bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents, et c’est précisément ce que vous devez admettre. Personne ne dit que c’est facile mais les Turcs n’ont en vérité aucune échappatoire et plus vous attendrez, plus ce sera douloureux. »

5) Priver les Arméniens de débat. Les Turcs débattent : qui a dit quoi ? qui peut aller plus loin ? qui est contre ? qui est pour ? … Ils vont décider de la façon d’aborder « les événements de 1915 ». Mais le monde entier et les Arméniens sont exclus de ce débat. Cette stratégie a même déjà commencé à donner ses fruits : dans Libération, on commence à voir leurs articles, alors qu’il est interdit aux Arméniens de s’exprimer au sujet du génocide.

L’objectif de ces trois dernières tactiques plus particulièrement est de décider à notre place, de nous traiter comme objets au lieu de sujets. Je vais résumer les objectifs des intellectuels turcs : a) Nous priver de justice. Nous montrer comme de dangereux extrémistes parce que nous demandons la reconnaissance de ce qui a été fait à nos ancêtres. b) Nous priver de parole. En exerçant le monopole sur « les événements de 1915 », ils perpétuent l’attitude infantilisante du peuple dominant – Millet-i Hakime- sur les peuples soumis –Millet-i Mahkûme.

(La suite du discours de Leylekian a pour sous-titre : « Que faire des intellectuels turcs ? »)
[NdT : B. Oran citant ici textuellement L. Leylekian, je reprends de nouveau le passage correspondant de son discours sur le site france-arménie.net.]

« Le déni de justice comme le déni de logos constituent des atteintes directes à la dignité humaine. Lorsqu’ils s’appliquent à un groupe en tant que tel, ils constituent les deux stigmates les plus caractéristiques de l’acquiescement au projet génocidaire. Ces personnes se font donc les instruments conscients du parachèvement de ce projet.

Dans ces conditions, tout dialogue incontrôlé avec ces intellectuels participe de ce transfert symbolique de légitimité décrit par Nichanian en ce qu’il reproduit la structure de domination qui nous a finalement conduits à la catastrophe. Il s’agit donc de démarches intrinsèquement néfastes.

Je plaiderai donc pour une inversion de la dette. Nous devons poser des préalables au dialogue avec ces personnes. A mon sens, il y a deux préalables : la reconnaissance du Génocide, non seulement en tant que fait historique, mais aussi en tant que problème politique actuel, du Génocide et non pas de la catastrophe, de la tragédie, du G-word ou de tout autre euphémisme ; l’acceptation de la responsabilité politique, juridique et morale de l’Etat turc actuel en tant qu’Etat continuateur de celui ayant perpétré le Génocide. »
Et il achève son discours par ces mots : « En attendant, nous ne sommes pas obligés de choisir les pires de nos interlocuteurs. »

...Deuxième partie

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Sources

Source : Radikal 2, 24.05.2009.

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