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A fond derrière Evren

mercredi 14 mars 2007, par Baskın Oran

Tout d’abord, si vous me le permettez, je m’autoriserais deux mots qui, une fois n’est pas coutume, me mettront en valeur. Enfin, d’après ce en quoi « je crois ». J’ai eu l’honneur d’être l’une des personnes les plus lues pour ces deux volumes des « mémoires inédits de K. Evren », écrits sur le sanglant coup d’Etat du 12 septembre et son dictateur, alors que celui-ci était encore en place.

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Et puis, je tiens également à préciser cela : si l’on en venait à juger Kenan Evren (le chef de la junte responsable du coup d’Etat du 12 septembre 1980), pour ses dernières déclarations, je fais le serment sur l’honneur d’être le premier à signer une pétition de soutien à sa liberté personnelle d’expression (c’est-à-dire sans rappeler cette honte du 12 septembre).

Non pas pour prouver au monde mon honnêteté. Non pas pour frapper Evren du coup le plus fort pour ce qu’il a fait à ce pays durant des années. Non pas plus pour lui faire honte en lui montrant qu’un jour aussi il a finalement été contraint de faire appel lui aussi à cette liberté d’expression.
Non, pour aucune de ces raisons. Juste pour une motivation très égocentrique en fait : simplement pour pouvoir me regarder sereinement dans un miroir.

Le 6 mars dernier, mon ami Can Dündar rappelait, dans les colonnes de Milliyet, que ce fut d’abord Mehmet Agar (leader du DYP, centre droit, un homme issu du sérail policier), puis Emre Taner, l’ancien patron de services secrets, de se fendre de déclarations pour le moins inattendues.

Enfin, voici venu le tour de Kenan Evren. C’est-à-dire trois bons et vieux « serviteurs de l’Etat ».

N’omettons pas de mentionner tout de même celui que l’on oublie souvent. Celui qui a pu déclarer que « s’il était l’un des dirigeants de la Turquie, il serait l’une des premières personnes à défendre la fondation d’un Kurdistan » : Ali Sen, le « parrain » de K. Evren.

Mais que se passe-t-il donc ? N’ont-ils parlé que pour faire parler d’eux ? Certains auraient-ils égaré leurs cristaux de lithium ? Ne s’agit-il donc que de traîtres à la patrie ? Ont-ils retourné leurs vestes ?

Je n’en sais rien. Et cela ne m’intéresse pas. Je n’éprouve pas le moindre intérêt pour ce que peut faire ou faire faire tel ou tel autre. Mais on se rend compte que certains ont fini par comprendre que la République turque ne pourrait pas aller plus loin de cette façon. Et la seule chose qui importe aujourd’hui, c’est que nous ayons été en mesure de porter, d’une certaine façon, le débat sur la place publique.

Dans le cours que je dispense aujourd’hui et qui s’intitule « nationalisme, globalisation et minorités », un étudiant m’a posé la question suivante : « Vous avez dit que l’UE affaiblissait les souverainetés nationales. Puis vous avez ensuite précisé qu’une Turquie entrée dans l’UE serait très difficile à dépecer. L’affaiblissement de la souveraineté nationale est-elle une bonne chose pour la préservation de l’intégrité territoriale ? »

Et voilà bien la question à 10 millions qui occupe la Turquie aujourd’hui. J’ai répondu en ces termes : « si ce que vous appelez la souveraineté nationale n’est autre que cette volonté de faire accepter de force les valeurs du groupe dominant aux dominés, ou bien si, du moins, les gens la perçoivent de la sorte, alors ma réponse est un grand oui.

Oui, c’est une bonne chose. Parce que dans telle situation, tout citoyen se sent citoyen contraint et un Etat composé de tels citoyens n’est pas viable. Pour pouvoir se perpétuer, il convient que tous les citoyens puissent se considérer comme citoyens de cœur. Et cela ne peut advenir qu’avec le respect de leurs sub-identités. »

J’avais ainsi intitulé l’un de mes récents éditoriaux : « si nous ne pouvons pas assimiler, satisfaisons leurs demandes » (Titre original en turc).

Votre serviteur n’a jamais cessé de déclarer cela à nos frères kurdes. Je le répéterai une fois de plus :

« Dans ce pays pour une vraie réforme, il n’est pas nécessaire de chercher à changer de fond en comble tous les symboles établis du groupe principal. Qu’il s’agisse du nom du pays et quelle que soit la réalité de son origine ethnique turque. Qu’il s’agisse de l’hymne national, malgré toutes ces références à la « race », qu’il s’agisse encore du caractère unitaire du pays, de la langue officielle, etc… Si l’on tente jamais de changer tout cela, on entrave la réforme et l’on n’obtient plus que le contraire de ce que l’on voulait obtenir au départ…
Etes-vous en mesure aujourd’hui dans ce pays qui a pour nom la Turquie de vous hisser au plus haut rang avec votre identité kurde ?

Et au lieu de vous vanter de planter sur les places des centres-villes des fleurs à feuilles vertes et à pétales jaune et rouge (les trois couleurs kurdes), êtes-vous en mesure de disposer vos flammes multicolores tout autour du drapeau rouge frappé du croissant et de l’étoile ?
Pouvez-vous élire votre préfet dans le cadre de l’Etat unitaire ?

Etes-vous en mesure de parler le Kurde dans un pays qui a le Turc pour langue officielle, d’utiliser votre langue dans vos rapports avec vos municipalités, de l’étudier comme une option dans les écoles publiques, de le lire et de l’écouter sans restriction aucune à la radio, à la TV et dans tout autre média ?

Si vous pouviez faire tout cela, alors la question serait résolue. Ce pays serait vivable. »

Bien, mais comment faire en sorte qu’ils puissent soutenir une personne leur recommandant de « ne pas s’attacher aux symboles » et se montrer favorables à l’idée d’un débat sur cette question des « provinces » qui ne signifie rien d’autre que le fédéralisme ?

Le plus simplement du monde :

1) Parce que la Turquie s’enfonce plus de ne pas en discuter que d’aborder ces sujets.

2) Parce que la liberté d’expression sera une liberté fondamentale qu’on ne pourra pas limiter sauf dans quelques cas bien précis comme l’insulte ouverte, l’incitation directe au crime et à la violence, le discours de haine et des situations comme la pédophilie

Et aux politiciens du genre de Deniz Baykal (leader du CHP, gauche nationaliste), ce que nous devons enseigner c’est cette phrase prononcée dans mon cours d’aujourd’hui :

« Au début du 20e siècle, l’avenir d’un Etat-nation était lié à sa capacité à assimiler (c’est-à-dire à éliminer) les minorités. Désormais, au 21e siècle, il est lié à la capacité de les satisfaire sur les plans moraux et matériels. »

NB - S’il en est à tiquer encore à l’idée d’une élection des préfets : la Grèce est-elle passée au fédéralisme depuis 1994, date à laquelle elle a décidé de passer à l’élection des gouverneurs ? Et savez-vous encore comment la situation des Turcs de Thrace occidentale a fini par s’améliorer ?

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