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Rencontre avec Zeynep Altıok Akatlı, la mémoire de Sivas

dimanche 15 avril 2012, par Sébastien de Courtois

Zeynep Altıok Akatlı est née en 1968. Elle est l’auteur d’un livre remarqué de portraits d’artistes et d’écrivains, amis de ses parents : Yıldız İzi. Ces personnalités ont accompagné son enfance : « Je me suis construite à leur contact, dit-elle avec modestie, des gens simples, issus souvent des köy enstitüsü [Instituts culturels ruraux lancés dans les années 1930 puis progressivement abandonnés dans les années 1940. Leur influence ainsi que leur souvenir restent majeurs pour la gauche turque]. J’ai écrit leurs portraits d’après mes souvenirs… Ruhi Su, Turgut Uyar, Abidin Dino… » Son milieu familial est celui de la gauche turque des années 1970, le Parti des Travailleurs, dont ses parents étaient des membres actifs : « Des temps difficiles, une guerre constante entre gauche et droite. Je vivais ces combats dans ma chair, en famille, chaque soir. Je montre l’humanité de ces artistes, leurs talents. » Zeynep Altıok Akatlı est aussi militante. Son père est mort dans ce que l’on appelle en Turquie le « massacre de Sivas » [1993]. Depuis, elle combat l’injustice. Un métier à temps plein, qui ne rapporte rien sinon des coups : « Je viens d’être renvoyée de l’Université où je travaillais, car je parlais trop à leur goût. J’ai gagné mon procès », dit-elle avec satisfaction. Elle collabore régulièrement à Oda TV, ou Radikal, Birgün et Cumhuriyet, pour ce qui est de la presse écrite.

Zeynep Altıok {JPEG}

14 mars 2012, Ankara, Cour criminelle. « Le jugement est tombé comme un couperet : prescription pour le massacre de Sivas ! Le procureur Hakan Yüksel a obtenu l’abandon des charges sous le prétexte de l’expiration d’un délai légal de 15 ans… » m’explique Zeynep. « J’étais dans la salle d’audience, je n’en croyais pas mes oreilles, continue-t-elle. Ils ont donc osé, ils sont capables de tout ! Nous sommes sortis, ahuris, puis la colère est venue, dans la rue nous avons commencé à manifester, la police est arrivée et nous a dispersé violemment… Rakel Dink était avec nous, pour soutenir notre cause. Les tueurs ont été amnistiés… » Le lendemain, elle écrit sur son compte Twitter : « Le procès est abandonné. Les meurtriers sont libres ! Je m’attendais à cette décision mais je suis effondrée. » Le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, devait déclarer quelques jours après : Hayırlı olsun, « Qu’il en soit ainsi ! »

Le père de Zeynep, Metin Altıok, 52 ans, écrivain et poète, faisait partie des victimes de Sivas. La date est tristement connue, le début d’un été anatolien. Vendredi 2 juillet 1993, l’incendie criminel d’un hôtel, le Madımak. Huit heures d’agonie. Une foule qui hurle d’y mettre le feu. Sur les images d’archives, les hommes sont en bras de chemise. Une foule bigarrée, plutôt jeune, se presse vers la rue étroite. Des pierres sont jetées. Les vitres brisées. Le point droit levé hurlant contre la laïcité ! « C’est ici que la République a été fondée, c’est ici qu’elle sera détruite ». Ils avaient raison. Des prédicateurs hurlent. La police essaye de contenir la foule, dans un premier temps. Ce sont des gens venus d’ailleurs, en autobus précise le commentateur, puis d’autres, sortis de la mosquée. Trente-cinq personnes tuées, brûlées vives, étouffées : artistes, écrivains, poètes, dont deux membres du personnel. Des idéalistes. Tous sont venus saluer la mémoire de Pir Sultan Abdal, un barde poète du XVIe siècle, une figure de l’alévisme. L’hôtel Madımak a été ré-ouvert depuis, comme si rien ne s’était passé. Pas de plaque commémorative malgré les promesses, pas de traces, du neuf et du clinquant. Une rue sombre et couverte. Le temps politique a fait son travail. Les assassins se sont fondus dans une masse complice. Le pouvoir a aussi changé, comme les références culturelles. L’Anatolie n’est pas cette terre de rencontre et de partage pour tout le monde. L’Anatolie peut être dure, très dure, une terre de guerre et de fondamentalisme. Zaman Unutmaz, titre Hürriyet, en ce mois de mars 2012. La mémoire est intacte. Tout le monde se souvient. « Chacun en Turquie se rappelle ce qu’il faisait ce jour-là, c’est gravé dans notre mémoire, l’impuissance des pompiers, la passivité des autorités », rappelle Zeynep. Le 31 mars 2012, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées sur les quais de Kadıköy. Ils demandent justice.

J’ai fait la connaissance de Zeynep l’hiver dernier lors d’un dîner étrange et joyeux. Le soir même d’un concert donné au centre culturel de Beşiktaş, en la mémoire de son père. Un restaurant de Beyoğlu, assis sous la figure d’Atatürk. Scène étrange donc, où le dénominateur commun de chaque convive est d’avoir eu un membre de sa famille assassiné pour une raison politique. Des crimes non élucidés pour la plupart. Il y a du monde autour de la table. Le restaurant est plein. En face de moi, ce sont les deux enfants de Uğur Mumcu – journaliste de Cumhuriyet assassiné en 1993 – et, un peu plus loin, l’un des fils de Hrant Dink. Je ne connais pas les autres. L’ambiance n’est pas triste. Au contraire. Chants et poèmes sont récités en souvenir des absents. Le rakı remplit les cœurs. Je ne peux imaginer la même scène en France. Je ne trouve pas d’équivalent d’une telle violence politique.

Je retrouve Zeynep en ce début d’avril, place de Taksim. Je cherche à savoir si la tension est tombée depuis la décision de la cour de justice à Ankara. Plusieurs fois, je l’ai vue à la télévision, défendant avec rage dans des débats l’exigence de justice. « Nous avons créé une plate-forme – Toplumsal Bellek Platformuwww.toplumsalbellekplatformu.com –, explique-t-elle, dont l’objectif est de maintenir vivante la mémoire de ces victimes, leaders d’opinion, écrivains, journalistes, juges, professeurs… Nous voulons une justice égale pour tous, sans concession ! Il y a du travail : le premier assassinat non élucidé remonte à 1948, dit-elle, avec le meurtre de Sabahattin Ali, le dernier en 2007, Hrant Dink. Ce sont 28 cas en tout, mais il y en a plus. Par la seule présence de mon père, je représente en fait les 35 familles victimes de Sivas, l’un de mes amis représente celles du Cumartesi Anneleri, les victimes des années 1980. Je sais que les responsables des crimes de Sivas n’iront jamais en prison, mais je veux continuer à me battre pour un avenir meilleur. La Turquie mérite mieux que cette parodie de justice inféodée aux religieux. Nous allons en appel, et si nous n’obtenons pas justice, nous irons plaider devant la cour européenne des droits de l’Homme. »

Je sens que l’actualité politique n’est jamais loin. « Bien entendu que notre combat est politique. Qui dit crime politique, dit responsabilité politique », lance-t-elle sans concession. « Nous luttons pour la justice et la démocratie. Je suis clairement depuis le début dans l’opposition à l’AKP. Pour moi, ils ne sont que les héritiers des fanatiques de Sivas, c’est la même chose. Regardez la réaction d’Erdoğan, celle de son parti ! La frange la plus conservatrice de l’AKP prend le pouvoir. Les autres ne sont que des marionnettes. Pour eux, il est normal de liquider des alévis et des athées. Notre président Gül n’a-t-il pas dit que la Turquie était une République musulmane ? Est-ce cela leur version de la démocratie ? Quid des 25% d’alévis et de ceux qui ne croient en rien ? D’ailleurs, sans la résistance des alévis, nous serions déjà finis… » J’essaye de comprendre : « Les tueurs n’ont jamais été inquiétés, nous savons leurs noms, la responsabilité de chacun. Il y a des complicités et des lâchetés. Erbakan est arrivé ensuite au pouvoir, plaçant ses hommes dans l’administration. La mort de mon père m’a ouvert les yeux. J’ai été forcée de m’engager. J’ai compris que l’idée même de République était en danger. Je n’ai jamais cru à leurs beaux discours, ils ont réussi à duper leur monde. Regardez la réforme de l’éducation cette semaine, le nombre de journalistes en prison, 103 maintenant, les étudiants incarcérés sans procès, il n’y a pas un jour où une manifestation n’est pas réprimée ! Le nombre des femmes battues est en hausse constante. La liste pourrait être longue… »

« L’opposition est en train de se reconstituer »

Il semble que la contestation soit de plus en plus visible depuis le dernier semestre. Les rumeurs sur la maladie d’Erdoğan, les arrestations de journalistes et la réforme de l’éducation soulignent cette impression. La figure d’Atatürk si décriée revient sur le devant de la scène. « Si je suis dans l’opposition, je ne suis pas dupe pour autant sur le passé. Je crois qu’il est trop facile d’accuser la République et Atatürk de tous les maux, continue Zeynep. On ne peut pas le blâmer pour avoir tenté d’éduquer un pays. Il a essayé d’y arriver avec les moyens de l’époque. Depuis sa mort, n’y a-t-il pas eu d’autres dirigeants ? Il est injuste et paresseux de concentrer toutes les attaques sur un seul homme. L’AKP en a fait une caricature. N’oublions pas l’abandon des Instituts de villages dans les années 1950 et la réintroduction de l’islam à l’école ! Pour moi la religion ne doit en rien affecter la politique de ce pays. J’en veux encore à toutes ces têtes pensantes, en Turquie, qui ont légitimé le projet de l’AKP. Ils sont autant responsables de cet aveuglement collectif. Mais beaucoup n’ont pas été dupes. Certains reviennent vers nous. Même s’il n’est jamais trop tard, le mal est déjà fait. L’AKP contrôle tout, la justice, l’armée, l’éducation, les universités, la police, ils savent exactement ce qu’ils font. Des pans entiers de l’économie sont passés entre leurs mains. Rien n’est laissé au hasard. Ils ont utilisé le mot démocratie pour prendre le pouvoir. Ils ne souffrent aucune critique… Chaque semaine, je participe à une manifestation différente. Je suis devenue une actrice dans ce voyage contre l’injustice. Dans le cadre de cette plate-forme, nous ne faisons aucune différence entre Arméniens, Kurdes, ou alévis, nous sommes tous solidaires, c’est cette image de la Turquie que nous voulons montrer ». 

Je lance une dernière question à propos d’une future entrée en politique. Zeynep est de ces personnes que l’on écoute sans avoir besoin de relancer la conversation. J’ai envie d’écrire sur toi, lui avais-je dit. Mais là, elle hésite. La politique ? Que répondre ? « Oui, peut-être, j’y pense en effet, mes amis m’y poussent. L’opposition est en train de se reconstituer, CHP, syndicats, étudiants, minorités, kurdes et alévis, associations de femmes, il y a de plus en plus de monde dans la rue… J’y suis déjà… Mais j’ai peur que nous ne retombions dans la violence du passé, les uns parlent d’un éclatement de l’AKP, d’un effondrement de la bulle économique, il est certain que nous avons mangé notre pain blanc… » Dans le contexte politique actuel, tenir ce genre de propos montre illustre une forme évidente de courage. À n’en pas douter, Zeynep Altıok Akatlı est une personnalité à suivre.

[Entretien réalisé le 11 avril 2012 à Istanbul, par Sébastien de Courtois]
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- Zeynep Altıok Akatlı est l’auteur de deux ouvrages :
Yıldız Izi et Gölgesi yıldız dolu (un recueil de textes et de photos sur Metin Altıok).

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