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Ce « certificat rose » dispensant les homosexuels turcs de service militaire

vendredi 6 avril 2012, par Louise Cuneo

Les gays ne sont pas les bienvenus dans l’armée turque. Mais ils doivent « prouver » leur orientation sexuelle.

Malades, handicapés ou... homosexuels : voilà les trois motifs que les hommes turcs peuvent avancer afin de se faire dispenser de service militaire, obligatoire en Turquie. Mais prouver que l’on est gay est bien plus compliqué qu’il n’y paraît, et donne lieu à une épreuve plus qu’humiliante.

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Malades, handicapés ou... homosexuels : voilà les trois motifs que les hommes turcs peuvent avancer afin de se faire dispenser de service militaire.
© AFP/STR

« Ils m’ont demandé à quand remontaient mes premières relations sexuelles anales, mes premières fellations, avec quelles sortes de jouets je m’amusais étant petit. » Ahmed [1], un jeune homme d’une vingtaine d’années, témoigne dans un reportage édifiant diffusé par la BBC World Service de ce qu’il a vécu lors de son bilan de santé précédant son service militaire. « Ils m’ont interrogé pour savoir si j’aimais le football, si je portais des vêtements ou des parfums de femme. Comme je portais une barbe de trois jours, ils m’ont dit que je ne ressemblais pas à un gay normal. »

Les officiers l’ont ensuite fortement invité à fournir une photo de lui vêtu en femme, ce qu’Ahmed a refusé. « Mais je leur ai proposé une autre offre, qu’ils ont acceptée » : et le jeune homme de leur donner une photo où il embrasse un homme. Cela devrait lui permettre - il l’espère en tout cas - d’obtenir un « certificat rose », qui le déclare homosexuel, et donc exempté de service militaire.

« Partenaire passif »

Gokhan [2], enrôlé dans les années 1990, a très vite compris qu’il n’était pas fait pour l’armée. « J’avais une peur bleue des armes à feu », se souvient-il dans ce reportage de la BBC. En tant qu’homosexuel, il craignait aussi les intimidations, et se décide donc à faire son coming out au bout d’une semaine auprès de son commandant, qui lui demande aussi sec des photos pour preuve.

Gokhan prépare donc des images très explicites, où on le voit en pleine relation sexuelle avec un autre homme. Mais il comprend qu’il ne pourra pas repartir avec ses photos. « Le visage doit être visible », raconte Gokhan, « et les photos doivent clairement établir que vous êtes le partenaire passif ». Les images satisfont les médecins militaires, qui lui délivrent son fameux « certificat rose ». Au prix d’une « terrible expérience », selon ses propres dires, « cela reste un événement très éprouvant, parce que quelqu’un détient ces photos. Et cette personne peut un jour décider de les montrer à mon village, à mes parents, à mes proches. »

Gay Pride

Ces dernières années, les homosexuels ont, il est vrai, commencé à ne plus se cacher dans les grandes villes turques. Des bars et clubs gays ont ouvert à Istanbul, et la Gay Pride de l’été dernier - unique dans le monde musulman - a été un succès total. Certes, il n’existe pas de lois spécifiques contre l’homosexualité en Turquie, mais les homosexuels ne sont pas pour autant les bienvenus dans l’armée. De nombreux hommes homosexuels témoignent que la nature précise de la preuve dépend du bon vouloir du commandant ou du médecin. Parfois, en lieu et place des photos, les médecins préfèrent un « test de personnalité ».

L’armée turque a refusé l’interview sollicitée par la BBC ; mais un général à la retraite, Armagan Kuloglu, a accepté de commenter ces pratiques. Selon lui, les homosexuels déclarés peuvent causer des « problèmes disciplinaires ». Et d’ajouter qu’il ne serait pas facile de créer des « installations séparées, telles que des dortoirs, douches et terrains d’entraînement différents ». Le général confie toutefois qu’un homme peut servir l’armée s’il maintient sa sexualité secrète. Un écho à la version américaine récemment abandonnée du « Don’t ask, don’t tell » (« ne demandez pas, ne dites pas »). Et Armagan Kuloglu justifie les « indiscrétions » de l’armée : « Si quelqu’un se revendique homosexuel, il doit prouver ses dires, pour qu’il ne prétende pas être gay simplement pour tenter d’échapper à son devoir. »

« Trouble psychosexuel »

À vrai dire, la stigmatisation sociale des homosexuels est telle en Turquie qu’en dehors des cercles des jeunes urbains des grandes villes, comme Istanbul et Ankara, il est difficile de croire qu’un homme puisse se déclarer gay sans l’être. Mais la simple éventualité que l’armée soit leurrée préoccupe beaucoup les militaires.« Les médecins sont soumis à une pression immense de leur hiérarchie pour qu’ils diagnostiquent l’homosexualité. Alors ils obéissent, même s’il n’y a pas vraiment d’outils pour déterminer l’orientation sexuelle », dit un psychiatre qui a officié dans un hôpital militaire. « C’est médicalement impossible, et absolument pas éthique. »

De fait, sur le certificat rose de Gokhan, son statut est ainsi libellé : « trouble psychosexuel », suivi de l’annotation « homosexualité » entre parenthèses. Car les hôpitaux militaires turcs continuent de définir l’homosexualité comme une maladie, en se basant sur un document de l’Association psychiatrique américaine de 1968.

Même si certains Turcs considèrent que les gays sont chanceux de pouvoir échapper à l’armée, les homosexuels portent leur « certificat rose » comme un fardeau. Un employeur peut exiger les raisons pour lesquelles le demandeur d’emploi n’a pas effectué son service - et même se renseigner auprès de l’armée si nécessaire -, et refuser d’embaucher un prétendant homosexuel. Un problème que ne connaîtra pas Ahmed cette année : l’armée a décidé de reporter sa décision quant à la délivrance de son certificat rose. D’après le jeune homme, le fait qu’il refuse de poser en femme lui a porté préjudice. Le chemin de la tolérance est encore long.

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Sources

Article original publié par Le Point.fr le mercredi 28 mars 2012 à 07:15 sous le titre : "Ce « certificat rose » dispensant les homosexuels turcs de service militaire

Notes

[1Les prénoms ont été modifiés

[2Les prénoms ont été modifiés

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